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Nos lecteurs ont la parole

Voir danser le monde

Par Louis INGEA
« Vous chantiez ? J’en suis fort aise.
Eh bien ! Dansez maintenant. »
                                                      
( Jean de La Fontaine )

Jamais je n’aurais pensé que nous en arriverions là. Comme Néron avec sa lyre sur la terrasse de son palais en train de savourer, sourire aux lèvres, le spectacle de Rome qui brûle.
Sauf que les honnêtes gens n’ont pas choisi et que la population de « Rome », en gros, en est l’unique responsable.
Il y a longtemps, en effet, que le processus de la lente décomposition de nos mœurs aura pris son départ. Les historiens en situent la date aux alentours du début de la Renaissance italienne, qui recouvrit, par la suite, la totalité de l’Europe et du monde en développement.
Qualifiée de réaction normale contre la stagnation du Moyen Âge, l’émancipation de l’ego ne fut, en fait, que l’aboutissement fatal de la gouvernance imposée alors partout par des autorités de droit divin. Ce qui eut pour conséquence la redécouverte de la liberté, cette sacro-sainte curiosité de l’être. Sans atténuer toutefois pour autant ni les imperfections de la vie ni les aléas du lendemain.
Entre-temps, l’ère du commerce et de l’industrie était apparue. La demande justifiant la production, les appétits se tracèrent des horizons sans limites. Les gens se sont vautrés dans une activité qui illustrait leur génie et dont ils tiraient profit et légitime fierté.
Voilà donc les hommes partis à la conquête de cet inépuisable filon que constitue le progrès matériel. Élan admirable, s’il en fut, en vue d’améliorer et de développer une Création en pleine expansion. Et puis, trois siècles plus tard, la Révolution française vint à point nommé pour sanctionner définitivement la revanche de la dignité opprimée, avec les notions d’égalité et de fraternité si opportunes et si humaines dans leur essence même.
Mais la liberté, comme tout phénomène humain, s’expose, elle aussi, aux risques du pire comme du meilleur. Elle peut conduire à cultiver et à entretenir l’équivoque dans un tas de domaines. Ce fut d’abord « ma vérité contre la tienne », suivie progressivement de la perte du respect de nos valeurs de base, pour aboutir intellectuellement à la « mort de Dieu »... d’après Nietzsche.
La démocratie elle-même, tant souhaitée au départ et si juste pour régir la multitude, fut tellement malmenée que beaucoup la considèrent, à présent, comme le creuset de toutes les démagogies et de toutes les turpitudes.
Tout cela parce que l’esprit a été piétiné volontairement à toutes les étapes. Et que, au lieu d’accompagner le progrès et d’en éclairer le cheminement, les hommes ont utilisé de façon exclusive et systématique sa réserve de raisonnement et de recherche au détriment de l’équilibre qu’il symbolise et de l’éthique en général.
On a ravalé l’esprit au rang du calcul, le calcul étant, au bout du compte, le meneur privilégié de tous les égoïsmes. D’où, première conséquence : faire sauter les obstacles culturels, en tête desquels les tabous. Alors, découlant de ce comportement, on a vu éclore les rébellions successives des plus jeunes, des femmes, des gens du peuple contre toute forme de hiérarchie. Sauf que la plupart des responsables, victimes elles-mêmes de la jouissance sans mesure et de l’abus de pouvoir, le méritaient bien. Ce qui explique la face tragique de ce cercle vicieux dans lequel nous nous débattons.
L’apogée du chaos fut atteint vers la fin du XXe siècle, au sortir duquel la société de consommation, totalement sacralisée, est devenue l’idole absolue des populations, relayée par l’économie dite libérale et le poids incontournable des medias. Ici, les émulations foisonnent. L’art lui-même sous toutes ses formes, sollicité par le courant égalitaire pour s’offrir à la masse des consommateurs, a été tout simplement rabaissé au niveau de la rue, jeté en appât comme toutes sortes de produits et poussé vers des créations à la chaîne, au rythme des semaines.
Quant à la prépondérance des machines roulantes ou électroniques, elle s’est imposée sans rémission pour exclure dorénavant tout commentaire. Au point que les volontés démissionnent, estompant la première de leurs qualités : cette ouverture humaine des uns envers les autres.
Aussi, politesse et délicatesse sont-elles rayées du langage et du comportement courants et remplacées par les grossièretés et les coups bas que nous connaissons. Au plan des relations personnelles, le plus souvent, à celui des politiciens, toujours.
Les tyrans sont plus rois que jamais alors même que leurs foules se révoltent, les élus plus fainéants, comme toujours, alors même que les besoins qu’ils sont censés gérer sont de plus en plus pressants. Contrairement aux faux diagnostics, « plus le monde se développe et se complique, plus les difficultés augmentent et les obstacles se multiplient », avait écrit le penseur que je me suis choisi pour maître à penser.
Or donc, la conscience collective s’étant assoupie et l’ivresse du confort généralisée, nos sociétés de consommation ont perdu tout scrupule. Il s’agit, pour elles, de focaliser l’attention du public et de continuer à la braquer jusqu’au niveau du scandale, quitte à se renier aussitôt avec la même allégresse.
L’illustration la plus récente de la chose en est arrivée aujourd’hui au massacre de la dignité propre à chaque individu. Précisément celle pour laquelle les hommes se sont battus jusqu’au sacrifice de leur vie.
Je me réfère ici à la dernière campagne publicitaire d’une société commerciale. Les tireurs de ficelle, faisant semblant de jouer sur le registre de l’égalitarisme, auront poussé l’outrecuidance jusqu’au photomontage de fougueux et goulus baisers mettant en scène les personnages les plus en vue à l’heure actuelle et portant par là atteinte, non pas seulement à la dignité, mais encore à la sexualité individuelle, dernier bastion intime auquel a droit la plus humble des créatures.
Comment s’étonner alors que le monde soit devenu aussi vilain ? Comment s’étonner que la corruption générale soit en passe de conduire l’économie mondiale vers la faillite ? Que le sens de toute morale ait disparu des consciences et que l’idée même de la force divine universelle soit jetée aux orties ?
Cela suffit ! Le monde a trop chanté son couplet triomphaliste, je crois. Mais il a raté le train de l’univers en marche, et rien n’indique encore qu’il s’en repent. Sa récolte matérialiste nous laisse sur notre faim. Nous n’avons plus, à ce stade, la faculté de demander de l’aide à la « fourmi spirituelle » qui dort dans les cœurs...
Ainsi, nous chantions à satiété ? Dansons donc maintenant ! Autour du feu de joie, allumé en l’honneur du veau d’or. Et regardons brûler « Rome » avec sarcasme et voir se consumer son environnement en émanations nocives de toutes sortes.
Néron est mort, n’est-ce pas, dans la tourmente. Les méchants d’aujourd’hui le savent-ils ? Rien n’est moins sûr. Puisque tant est que ne subsiste plus devant nous ni opinion, ni équilibre, ni vérité. Nous naviguons à vau-l’eau.
Mais « tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse », rajoute le malicieux La Fontaine du fond de notre mémoire... et pour clôturer le manifeste que voilà !
« Vous chantiez ? J’en suis fort aise.Eh bien ! Dansez maintenant. »                                                      ( Jean de La Fontaine )Jamais je n’aurais pensé que nous en arriverions là. Comme Néron avec sa lyre sur la terrasse de son palais en train de savourer, sourire aux lèvres, le spectacle de Rome qui brûle.Sauf que les honnêtes gens n’ont pas choisi et que la population de « Rome », en gros, en est l’unique responsable.Il y a longtemps, en effet, que le processus de la lente décomposition de nos mœurs aura pris son départ. Les historiens en situent la date aux alentours du début de la Renaissance italienne, qui recouvrit, par la suite, la totalité de l’Europe et du monde en développement.Qualifiée de réaction normale contre la...
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