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À La Une - Exposition

Le songe d’Hamlet de Robert Hélou

Blancheur laiteuse d’un monde fantomatique pour une dizaine de sculptures-montages, astucieuse et adroite récupération, mise sur socle dans un ton gothique et baroque par Robert Hélou à l’Espace Kettaneh-Kunigk* à Clemenceau. Exposition hommage pour la redécouverte d’un artiste hors norme (décédé le 8 mars 2011, à cinquante-trois ans), au travail flamboyant, toujours iconoclaste, à la fois séduisant et provocant.

Une sculpture montage, entre esprit surréaliste et baroque.

Son talent a éclaté sous le fracas des armes et des bombes. Tandis que les Beyrouthins se réfugiaient, dans les années 1980, loin des lieux dits chauds pour sauver leur tête, Robert Hélou exposait, pour la première fois, ses toiles sulfureuses à Kaslik, à la galerie Épreuve d’artiste. Un monde machiste avec des boudoirs pour hommes, paradoxalement délicats et vénéneux. Avec des personnages «michelangeolesques» où torses, biceps, fesses, cuisses et jambes ont les saillies de la Renaissance et des statues antiques des mythologies gréco-romaines. En avant-plan ou arrière-fond, des décors en teintes superposées et diluées où équerres, barres, arbalètes, string, cache-sexe, signes esotériques, fumées et autres accessoires des gymnases et des gymnastes de tous les temps figurent en bonne place. Dans un agencement subtil et inspiré que n’aurait pas renié le style japonisant et rococo d’un Aubrey Beardsley, l’illustre contemporain d’Oscar Wilde, dont il réalise d’ailleurs les scandaleux dessins de sa pièce Salomé.
Venu du monde de l’architecture d’intérieur et de la décoration, Robert Hélou, artiste autodidacte, avait le sens des harmonies grinçantes et particulières, le cran des touches inédites et le rêve d’un monde érotique aux images à la fois crues, violentes, voilées et, note inattendue, parfois tendres.
Il avait aussi l’audace et le talent d’imposer un imaginaire aux contours voués à l’athlétisme masculin avec un décor maniériste et élégamment «hard» où se confondent nudité, chaînes, anneaux, lanières de cuir, érotisme et autres artifices et détails érigés à la gloire des fils d’Adam.
Le public a raffolé de ses toiles, véritable coup de poing alors, dans le paysage ambiant, car elles sortaient avec autorité du ronron pictural habituel. La palette de l’artiste, qui aime les extrêmes dangereux aussi bien dans l’espace d’une toile que dans la vie, n’a pas démenti les promesses de cette première exposition. Mais le souffle, avec les aléas du quotidien et de la santé, s’en est quelque peu ralenti.
Ivre de la vie et de l’alcool, comme un papillon qui se brûle les ailes à force de se fourrer en pleine lumière, sans prendre garde au danger d’un foie fatigué qui le guette, Robert Hélou, dans ses longues déambulations, quêtes et pérégrinations, a voulu faire feu de tous bois. Il a ramassé et accumulé, depuis 2005 jusqu’à 2009, des objets que la poussière du temps ronge et que l’oubli jette aux orties.
Pour leur redonner une vie, un profil, un sang et un lustre neufs, il les induit de plâtre, les remodèle et les assemble en un montage d’une savante fantaisie. Humeur changeante, habileté et souplesse pour des agencements détonants et des formes qui font fi de toute norme. Avec le plâtre pour seule unicité de ces œuvres échappées aux bennes des vidanges et aux rayons des objets perdus ou indésirables, voilà un univers entre surréalisme grimaçant et art funéraire. Objets de tous crins, aussi bien candélabres que bougeoirs, couronnes en cordes tressées que crucifix, ceinturons à la boucle éclatée que détails d’ébénisterie finement gravée, cage vide au treillis rouillé qu’angelot perdu, casque militaire d’autrefois que feuilles d’acanthes et mannequins dévoyés des vitrines, oiseaux qui ne volent plus que coquillages privés de vagues et réduits au silence.
Monde des greniers, des brocanteurs, des quincailliers et des antiquaires réunis pour une présence nouvelle. Regards distants ou morts, attifement baroque et théâtral, fioritures inattendues et insolites, poses de lassitude, d’attente, de dérision ou de déroute, ces sculptures, jaillies d’un monde à décrypter, inquiètent, interpellent et interrogent.
Blêmes, livides, blafardes, surchargées, à la fois lourdes et aériennes, comme échappées à la pétrification des marbres, ces sculptures parlent davantage du futur que du passé, des choses non dites que de leur caduque vertu usuelle.
Elles disent, à travers cet onirisme sculptural et figé comme les pierres tombales, du désir de rêver, du prix de la liberté, du besoin de s’évader, du droit à être heureux, de la transparence si difficile à toucher, tout comme cet insistant et perturbant songe d’Hamlet, source de toutes les dissenssions et de toutes les
harmonies.

* L’exposition se poursuivra à l’Espace Kettaneh Kunigk jusqu’au 3 décembre.
Son talent a éclaté sous le fracas des armes et des bombes. Tandis que les Beyrouthins se réfugiaient, dans les années 1980, loin des lieux dits chauds pour sauver leur tête, Robert Hélou exposait, pour la première fois, ses toiles sulfureuses à Kaslik, à la galerie Épreuve d’artiste. Un monde machiste avec des boudoirs pour hommes, paradoxalement délicats et vénéneux. Avec des personnages «michelangeolesques» où torses, biceps, fesses, cuisses et jambes ont les saillies de la Renaissance et des statues antiques des mythologies gréco-romaines. En avant-plan ou arrière-fond, des décors en teintes superposées et diluées où équerres, barres, arbalètes, string, cache-sexe, signes esotériques, fumées et autres accessoires des gymnases et des gymnastes de tous les temps figurent en bonne place. Dans un agencement...
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