Entre autres outrances il avait affirmé naguère, avec le plus grand sérieux, qu’aux yeux de son gouvernement, la méchante Europe avait cessé de figurer sur la mappemonde. Il faut bien admettre par contre que Walid Moallem ne se trompe pas trop cette fois, quand il relève l’implication des États-Unis dans les évènements de Syrie. Après tout, Washington n’a cessé de proclamer son soutien à l’opposition locale. L’ambassadeur US à Damas a visité plus d’une ville en révolte, prodiguant ses encouragements aux habitants. Et Washington, imité en cela par plus d’une puissance occidentale, a frappé de sanctions économiques l’État syrien, de même que le président Bachar el-Assad et nombre de ses collaborateurs.
Le problème, en réalité, est que l’Amérique, et plus généralement l’Occident, ne s’impliquent pas suffisamment dans cette sanglante crise, et que cette même circonspection est visiblement perçue par Damas comme un feu vert tacite pour la poursuite de la répression. À divers titres, la Syrie n’est pas la Libye, c’est vrai, et on s’évertue quotidiennement à exclure de toutes parts une intervention militaire cautionnée par l’ONU, telle celle qui avait provoqué la chute de Mouammar Kadhafi. Or c’est bien dans le but de préserver les populations civiles, noble mission largement outrepassée d’ailleurs par l’aviation de l’OTAN, qu’avait été montée l’expédition de Libye. Rien de concret n’est encore fait en revanche pour les populations de Syrie, confrontées à une répression encore plus impitoyable que celle qu’exerçait Kadhafi ; soumises à un déluge de fer et de feu, elles en sont désormais à réclamer à cor et à cri une protection internationale.
C’est avec une surprenante placidité qu’a été accueilli cet appel, on ne peut plus pressant pourtant, lancé alors qu’était pilonnée sans répit la ville de Homs. Première concernée, la Ligue arabe paraît s’être octroyé une rallonge du congé d’al-Adha, alors que c’est sur une population désarmée qu’est pratiqué, à la lettre, le rituel du sacrifice. Avec sa perspicacité bien connue, l’organisation panarabe ne se fait pas faute de constater, certes, que les autorités syriennes n’ont pas respecté leurs engagements à appliquer l’accord sur une sortie de crise conclu la semaine dernière ; mais ce n’est que samedi que les représentants des divers pays membres se réuniront au Caire pour débattre du dossier syrien. De même, les concertations internationales sur la question, qu’a évoquées le chef de la diplomatie française Alain Juppé, ne paraissent revêtir aucun caractère d’urgence.
Ce désolant tableau serait incomplet sans le conseil, admirable de fausse candeur, que vient d’adresser le département d’État aux opposants syriens, les engageant à éviter le piège de l’amnistie (bidon, elle aussi) tendu par le pouvoir baassiste. C’est avec un vertueux aplomb que celui-ci a annoncé la grâce de plus de 500 contestataires aux mains non tachées de sang ; mais il n’a dit mot du sinistre sort réservé en réalité aux activistes qui seraient tentés de se rendre. Dès lors, et en l’absence de toute autre implication, les touchantes recommandations de l’Oncle Sam ne font hélas que placer l’opposition syrienne devant l’alternative suivante : affronter à mains nues, jusqu’à l’anéantissement, la plus féroce des machines de mort ; ou bien alors renoncer à la contestation pacifique et courir ainsi à la guerre civile. Dans l’une et l’autre de ces sombres éventualités, comment parler encore de sortie de crise ?
igor@lorient-lejour.com.lb
Issa Goraieb devant s’absenter hors du pays durant deux semaines, son prochain éditorial sera publié le samedi 26 novembre.
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