« L’enfant faisait ses devoirs, apprenait ses leçons avec un sérieux confiant.
Il entrait dans le monde, découvrait le monde, et le monde
ne lui faisait pas peur ; il se tenait prêt à prendre
sa place dans la société des hommes. »
Les particules élémentaires. Michel Houellebecq
Quand l’angoisse avait-elle commencé ? Après le brevet? Un peu tôt tout de même. Mais avant le bac, c’est certain. Quand il avait dû choisir. Maths ou littérature ? Ce n’était pas tant le choix que les implications du choix qui avaient engendré l’angoisse. Comme si en écartant l’un ou l’autre, toute une éventualité de vie s’effaçait. À 15 ans, il avait trouvé ça un peu violent.
Il était né au milieu des années 70. Il aurait pu naître quelques années plus tôt, ou quelques années plus tard. Il était né dans un pays en paix, mais cela n’avait pas d’importance. Sa vie lui semblait un combat permanent.
Il avait été élevé dans l’angoisse de la réussite. Réussir. Tout un programme qui avait commencé sur les bancs de l’école, continué avec les cours du soir, les cours de violon, l’entraînement de basket, les séances de judo. L’été, il alternait échange linguistique et stages en entreprise. Avec, en toile de fond, le diplôme à décrocher. Les diplômes plutôt, comme autant de gris-gris à l’efficacité pas éprouvée contre l’avenir.
Il avait passé son adolescence dans l’angoisse du sexe. Dégât collatéral de l’apparition du sida. Pendant cette période de sa vie, il n’avait pas tant craint de donner la vie que de choper la mort. Coup de chance, en matière de latex, il avait rapidement maîtrisé le roulé/déroulé.
Il avait grandi dans l’angoisse de l’avenir. Pour son premier boulot, il avait espéré un meilleur salaire. En rencontrant l’âme sœur, il avait réalisé qu’il ne pourrait pas s’acheter l’appartement dont il rêvait. Et pourtant, il ne rêvait pas trop haut. Le jour de ses 35 ans, il commença à penser au chômage. Le soir, il tentait de s’endormir avant de se demander avec quelles ressources il allait vivre sa retraite. S’il ne sombrait pas assez vite, l’avenir, comme un grand point d’interrogation en néon rouge clignotant derrière la fenêtre, le maintenait éveillé toute la nuit.
Il avait muri dans l’angoisse d’une catastrophe écolo annoncée. Il avait vu la mer d’Aral rétrécir comme une peau de chagrin, et des navires échoués dans un désert salé. Il avait trois ans pour l’Amoco Cadiz, 14 pour l’Exxon Valdez, 24 pour l’Erika, 35 pour Deepwater Horizon. Il avait 7 ans pour Tchernobyl, 36 pour Fukushima. Il avait lu que 40 % de la forêt amazonienne pourrait disparaître d’ici à 2050. Dans ses vagues souvenirs d’écolier, la forêt était un poumon. La nuit, il rêve de dérèglement climatique et d’ours polaires en voie d’extinction. Au petit déjeuner, il se demande si, après avoir fait la guerre pour l’or noir, on se battra pour l’or bleu.
Il lit dans les magazines qu’il doit aimer la bonne chère. Il voit dans les magazines qu’il doit être mince. Il jongle entre grande bouffe et détox. Il lit au bas de pubs hypercolorées qu’il ne doit pas manger trop gras, trop salé ou trop sucré, qu’il ne doit pas grignoter entre les repas. Qu’il doit arrêter le sucre, le faux sucre, le gras saturé et se gaver d’oméga 3, 4, 5... Qu’il doit boire 2 litres d’eau par jour, mais que le plastique de la bouteille contient des agents toxiques. Son paquet de cigarettes lui dit qu’il va mourir.
On lui dit d’être beau, d’être ferme, d’être lui, d’être zen, d’être cool, d’être mâle, d’être bon, d’être différent, d’être compatissant, d’être disponible, d’être actif.
Il a grandi avec les cassettes, dragué sur des CD, il s’effondre, le soir, devant un DVD et se demande ce qu’est un Blue-ray. À 14 ans, il a appris à taper sur un clavier. Vingt ans plus tard, son index glisse sur des écrans un peu poisseux. Il ne se souvient plus de la dernière lettre qu’il a postée, dans une enveloppe, avec un timbre. Il est bien conscient qu’il ne « tweet », « post » et « tag » pas assez. Au-dessus de lui, il sent un gros nuage virtuel et digital prêt à goinfrer toutes les données de sa vie. Il se dit qu’il n’en peut plus d’être géolocalisé, googlelisé, fliqué.
Aujourd’hui, il est indigné. Pas tant par l’ultracapitalisme et la haute finance que par ce monde qui n’en finit pas de l’éreinter.
Il entrait dans le monde, découvrait le monde, et le monde
ne lui faisait pas peur ; il se tenait prêt à prendre
sa place dans la société des hommes. »
Les particules élémentaires. Michel Houellebecq
Quand l’angoisse avait-elle commencé ? Après le brevet? Un peu tôt tout de même. Mais avant le bac, c’est certain. Quand il avait dû choisir. Maths ou littérature ? Ce n’était pas tant le choix que les implications du choix qui avaient engendré l’angoisse. Comme si en écartant l’un ou l’autre, toute une éventualité de vie s’effaçait. À 15 ans, il avait trouvé ça un peu violent.Il était né au milieu des années 70. Il aurait pu naître quelques années plus tôt, ou quelques années plus tard. Il était né...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef