d’en tirer une conclusion finale, en mélangeant un peu les aspects psychologiques, sociologiques et politiques qui ont d’ailleurs tous leur incidence sur le phénomène.
Pour nous, le Liban serait un pays à créer à partir d’une conjoncture presque impossible, qui demande beaucoup d’imagination et de bonne volonté, sans s’attendre à une solution-recette préétablie, provenant d’une partie ou d’un système accompli. Pour dépasser la mentalité de l’intérêt personnel qui prime sur l’intérêt collectif, pour arriver à avoir des leaders politiques concernés par tous, bien qu’élus par des communautés spécifiques, pour réformer les institutions en formant des bases communes, sans que personne ne se sente lésé, pour inculquer le civisme et la citoyenneté en tant que plate-forme générale dans le pays, pour sortir des allégeances politiques et constituer une entité basée sur le pluralisme, pour réhabiliter le goût de l’implication dans la vie politique et lutter contre le défaitisme ou la démission face à un chantier toujours en construction, chaque personne pouvant apporter quelque chose de nouveau et de valable, selon ses dons, ses capacités et son rayonnement, dans ce grand puzzle du contexte libanais.
D’un autre angle, il est certain que la population libanaise vit plus que jamais au jour le jour, sans grandes ambitions pour l’avenir du pays, qui devient encore plus incertain tant les conflits internes le figent dans une sclérose chronique. La crise économique et essentiellement le chômage – vrai ou déguisé – viennent saupoudrer le tout d’un zest de pessimisme latent qu’on a à peine la force de dénoncer. Bien sûr, dans tout ce chaos politique, les points positifs de repère étant la volonté – ou la fureur – de vivre des Libanais, leur optimisme à toute épreuve dans la vie quotidienne, leur capacité à se relever, à lutter et à continuer d’aller de l’avant quelque grand que soit le défi. Il y a aussi ce qui reste comme cohésion dans le système familial qui, bien que remise en question et ébranlée dans certains milieux, reste quand même d’une force et d’un soutien considérables dans la structure de la personnalité des Libanais qui ont de quoi puiser assez d’énergie pour un travail sérieux n’ayant connu jusqu’à présent qu’éparpillement et gaspillage.
Par ailleurs, la vie en Occident est, elle, bien structurée par un système basé sur le bien public, les droits fondamentaux de l’homme et une cohésion sociale raisonnée, loin des appartenances religieuses et croyances qui sont reléguées au niveau purement personnel et privé. Il est vrai que la personne se sent, de cette façon, plus en sécurité parce que l’État de droit prend sa place et joue son rôle. Elle se sent digne parce que traitée dignement, avec des droits et des devoirs. Dans le même temps, elle va devoir s’écarter de certains liens sociaux, familiaux et claniques pour se réaliser plus en tant qu’individu raisonnant, au risque de se découvrir plus seule, plus isolée des cordons viscéralement forts. C’est donc le cliché bien réel de la chaleur humaine et des liens de proximité qui, très souvent, manque désespérément, dans une société fondée de plus en plus sur l’individualisme, la compétition et la froideur de l’intelligence qui n’est pas toujours étayée par un affect, lui, en décomposition. C’est en même temps épatant et touchant de voir tous ces individus issus de familles de plus en plus décomposées, effritées, recomposées, se reconstruire eux-mêmes seuls et trouver assez de force dans leur propre personne pour surmonter les aléas de la vie, en participant à leur vie politique qui représente pour eux leur unique champ de bataille collectif, vu la régression de la famille, de la communauté et de la foi religieuse. La vie commune est donc assez réglementée pour permettre une évolution normale, prévoyant et prévenant les grandes crises, avec une protection sociale maximale, assurant une certaine égalité sociale. On aurait tendance à idéaliser ce mode de fonctionnement qu’on n’a jamais connu, nous autres Libanais. Mais à regarder de plus près, qu’en est-il dans la vie quotidienne des uns et des autres ?
L’on voit un peuple libanais qui, malgré toutes les contraintes politiques, lutte pour vivre et savoure la vie dans ce qu’elle lui offre à chaque moment présent, sans trop se soucier de l’avenir qui lui paraît sombre. C’est un peuple déterminé à vivre et qui vit (même si les formes que prend cette vie sont quelques fois chaotiques), et la vie, c’est ce qu’il y a de plus sacré. La mémoire collective de la guerre a renouvelé son regard sur la vie. Tous les expatriés vous le diront : « Ici, c’est la plus belle vie... C’est à se demander parfois si cela vaut la peine de faire tous ces sacrifices de l’expatriation, en se projetant dans un avenir qui ne garantit pas notre bonheur, pas plus que celui de nos enfants. » C’est aussi un peuple qui croit. Bien que les croyances soient parfois différentes, variées et contradictoires, croire est primordial pour permettre la vie.
Enfin, c’est un peuple qui apprécie et permet les liens sociaux ; il a toujours vécu par les échanges et ne peut se passer de ce mode de partage professionnel et/ou affectif avec les autres, ce qui représente une des formes majeures de la pérennité de la vie.
Pour construire un nouveau Liban, il est certain qu’il faut faire prévaloir certains principes fondamentaux du mode européen qui favorisent l’État de droit, l’égalité, la liberté de tous, la raison, les institutions, mais en même temps, il ne faut pas tomber dans une forme d’aliénation par la scotomisation de la foi, des relations sociales de proximité, de cet amour de la vie et de la capacité créative continue, que les Libanais chérissent et qui seraient un garde-fou pour la réalisation de leur bonheur. Nul système n’est idéal en lui-même. Il s’agit d’inventer son propre système au vu des difficultés, des possibilités et atouts qui se présentent à nous en tant qu’êtres spécifiques, dans une conjoncture très spécifique. Il suffit que chacun, dans son intériorité intime et autonome, le veuille vraiment et s’en croit capable. Puis ose l’exprimer dans ses actes politiques, parce que tous les actes sont, en définitive, politiques, avant même d’être politisés. Même le renoncement, même l’indifférence. Assumons donc avec responsabilité et éthique chaque acte accompli, chaque parole prononcée, et apportons ce plus, cette valeur ajoutée dont nous rêvons dans notre quotidien, en commençant par notre cercle de vie et nos réseaux sociaux qui feront tache d’huile, faute de mieux, pour le moment. La reconstruction d’un pays commence par la construction de chacune des personnes qui y vivent.

