Soldats syriens faisant la V de la victoire. Y avait-il de quoi ?...
Les voisins avec qui nous avons communié pendant des jours et des jours, alors que, dehors, une guerre d’ « élimination » ou plutôt d’extermination grondait. Les plaquettes de médicaments et les pains étaient divisés entre nous ; nous réchauffions les repas inventés avec le peu de denrées, sur des réchauds à fondue, à l’alcool. Chantal Goya chantait à tue-tête son Petit Ourson de Chine pour camoufler les bruits de la haine à nos enfants.
Ce jour-là, nous étions serrés les uns contre les autres, solidaires, unis comme jamais plus d’ailleurs. Nous nous sommes tous aidés et soutenus, épaulés et consolés. Comme plus jamais.
Ce jour-là, un déserteur de notre armée se réfugie dans la cage d’escalier, tremblant, épouvanté, fuyant l’inimaginable qui se reflétait dans ses yeux. Il abandonne sa tenue d’un combat qu’il croyait patriotique, enfile une de nos chemises et s’en va...
Ce jour-là, ma belle-sœur implorante doit s’agenouiller devant l’envahisseur en lui parlant dans sa langue pour qu’il épargne sa famille. Les murs du foyer criblés de balles témoigneront, longtemps après, de cet affront. L’angoissant souvenir qui prend à la gorge.
Ce jour-là, l’hécatombe s’est abattue sur nous. Avec tout ce que cela comporte de terrifiant, de fatal, de tonitruant. Où sont les faiseurs de miracles ?
Ce jour-là, l’invasion. Funeste. Comme dans les films les plus noirs des guerres d’avant. Par la lucarne de la salle de bains, on les voit par troupe défiler dans « notre » rue, avec ce bruit de bottes inoubliable, écrasant ce qui restait de dignité quand la trêve fut annoncée. Quelle trêve ! Quelle honte !
Ce jour-là, ils ont uriné partout sur « ma terre », ils ont tambouriné à « nos » portes, et, avec leurs armes pointées, écrasant leur mégots chez « nous », ils ont marqué leur territoire. Ils avaient faim et froid, trois jours qu’ils avançaient comme des rats dans « nos » forêts. Couvertures, thé, cigarettes, nourriture pour le chef et son régiment, ils ont tout quémandé. Ne sommes-nous pas un peuple d’accueil ? Ahlan wa sahlan...
Le soir de ce jour-là, « notre » montagne brûle, le silence est assourdissant, la vision est apocalyptique. Depuis le début de la guerre, des milliers de jeunes ont été achevés à bout portant ; des milliers de mères ont cherché, avec leurs tripes, leurs enfants, et continuent de le faire. Une odeur de cadavres plane sur nous. Des dépouilles d’hommes, d’arbres, de chiens. Un peuple de pantins désarticulés, laissé pour compte ; une nation à jamais désespérée, désillusionnée.
Il y aura désormais un avant et un après ce jour-là.
Le lendemain de ce jour-là, l’arrogance et l’humiliation, la tutelle, comme ils disent. Le soleil s’est levé avec une violence inouïe, rendant encore plus blafards les cheveux de mon mari blanchis dans la nuit. Ne dit-on pas que cela est dû a une grosse frayeur ? À un sursaut de terreur ?
Le lendemain de ce jour-là, Dhour Choueir, Beau Rivage, Anjar, Seydnaya, Mazzé, Palmyre... 18 000 citoyens ou plus « disparus », squelettes ou prisonniers, torturés ou oubliés. Citoyens de la même chair, du même sang. De la même couleur pourpre que ce torrent de désespoir qui nous a recouverts des siècles durant, interminables tranches de vie qu’on nous a volées.
Comment alors, aujourd’hui, comprendre ces cortèges et ces festoiements, à cette date-là précisément ? Comment supporter la vision de ces personnes, affublées de couleurs criardes, une man’ouché dans une main, un jus d’orange dans l’autre, paradant dans des « bostas » pour se rendre à des services religieux commémorant ce jour-là ? Comme une excursion. La plupart n’ayant pas ou peu de souvenirs de cette époque-là. En tout cas, on ne leur a inculqué aucune notion de décence ou de recueillement.
Pourtant, il n’y a eu, ce jour -là, ni triomphe, ni gloire, ni victoire. Que fêtons-nous là ?
Mes ongles enfoncés dans la paume de ma main, les mâchoires serrées, je terminerai par cette citation d’Henri de Rochefort : « Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs de peuples : ceux qui s’intéressent au gigot et ceux qui s’intéressent à la laine. Aucun ne s’intéresse aux moutons. »

