Esprit brillant, intellectuel engagé, Samir Frangié publie ces jours-ci un essai intitulé Voyage au bout de la violence.
Samir Frangié, dans cet essai à paraître aux éditions Actes Sud / L'Orient des livres, évoque la violence – la violence identitaire, la guerre entre les Libanais ; la violence israélienne et le projet d’une alliance des minorités contre la majorité arabo-musulmane ; la violence syrienne et le projet de « grande Syrie » – et la « sortie » de la guerre ; l’assassinat de Rafic Hariri – « un meurtre fondateur » – et la révolution du Cèdre ; et nous parle du « vivre-ensemble », de la « culture du lien » et d’une voie arabe vers la modernité à la lumière du Printemps arabe. Un ouvrage édifiant, dont nous publions, en exclusivité, quelques extraits :
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Cet ouvrage est un témoignage sur la violence, les raisons qui la motivent, les mécanismes qui la régissent, la logique qui la justifie, l’aveuglement qui nous conduit à ne jamais voir notre propre violence et à la considérer comme une contre-violence, une réponse à une violence première.
La guerre libanaise est riche d’enseignements, car la violence qui se manifeste n’obéit pas aux normes connues. Cette guerre n’est pas une guerre entre États comme celles que l’Europe a connues jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ; elle n’est pas non plus une guerre d’indépendance opposant des mouvements de libération nationale à des puissances coloniales ; elle n’est pas aussi une guerre de type identitaire, communautaire ou ethnique, comme celles que connaissent l’Afrique ou les Balkans. La guerre libanaise est difficile à classer, car elle est un mélange de toutes ces guerres. Elle est une guerre entre États, mais aussi une guerre de libération nationale contre un occupant qui varie d’une période à l’autre. Elle est également une guerre communautaire qui oppose chrétiens et musulmans, mais également musulmans sunnites et musulmans chiites. Elle est aussi une guerre à l’intérieur même des communautés, une guerre interchrétienne avec la « guerre d’élimination » (1990), et une guerre interchiite à Iqlim el-Touffah (1987). Elle est aussi la guerre d’Israël pour mettre à exécution son vieux projet d’une « alliance des minorités contre la majorité arabo-musulmane », et la guerre de la Syrie pour reconstituer la « grande Syrie » dans ses « frontières historiques ». Les noms à donner à cette guerre varient d’une période à l’autre. La seule constante est cette violence toujours prête à se manifester avec, pour l’alimenter, cette mémoire « historique » chargée de tous les malheurs du passé.
(…) Cet ouvrage est le récit d’une recherche longue et chaotique d’une « sortie » de la violence, une recherche difficile parce que la violence n’est jamais nommée. On parle d’agression, de riposte, de complot, de représailles, de légitime défense, de résistance, de vengeance, autant de mots qui ne servent, en fait, qu’à masquer une réalité que personne ne veut assumer. Même les éléments d’analyse font défaut. Les concepts de « lutte de classes », de « guerre de libération nationale », de « violence révolutionnaire » que nous utilisions, à gauche, pour expliquer la violence ont très vite montré leurs limites.
À ce stade surgit une nouvelle difficulté. Le vivre-ensemble concerne des individus. Mais où les trouver dans une société régie par un communautarisme qui s’est beaucoup durci avec la guerre ? Fallait-il faire un tri entre « laïcs » et « communautaires » et s’adresser aux premiers en excluant les autres ? Comment le faire quand notre identité est faite d’appartenances multiples ? Fallait-il la « simplifier » pour ne retenir qu’une seule appartenance, ou bien « hiérarchiser » ces multiples appartenances pour les mettre en harmonie et accepter le principe d’une identité complexe ?
Le problème va plus loin. Ce vivre-ensemble entre individus ne peut se faire qu’à travers un processus d’individuation qui ne relève plus du domaine politique, mais moral. La prise de distance par rapport à nos appartenances communautaires nécessite une reconnaissance de notre responsabilité commune dans la guerre qui a ravagé notre pays. C’est cette reconnaissance qui nous permet, en assumant nos erreurs, de pouvoir les dépasser et réfléchir à « l’après » de la guerre. Le clivage va désormais être entre ceux qui se prennent en charge et ceux qui continuent de déléguer leur liberté et leur autonomie pour rechercher la « sécurité » que procure l’enfermement dans une « tribu », qu’elle soit communautaire ou partisane, traditionnelle ou « moderne », héritée ou choisie, dominée par un symbole religieux ou délimitée par une couleur, un drapeau ou un sigle.
Pour lire la suite de cet article et bien d'autre articles, consulter le numéro d’octobre de L’Orient Littéraire.
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Cet ouvrage est un témoignage sur la violence, les raisons qui la motivent, les mécanismes qui la régissent,...

