Au fil des ans, elle avait fini, au réveil, par redouter deux choses :
- que la fin du monde ait eu lieu au milieu de la nuit et qu’elle n’ait pas entendu le bip de son téléphone portable lui signalant l’arrivée du message d’alerte ;
- que derrière les volets, le ciel soit encore bleu. Surtout à partir de septembre.
En avril, elle s’était préparée, comme chaque année, à entrer dans un tunnel de bleu.
En mai, elle avait aimé cette étendue bleutée, au-dessus de sa tête, quand outre-mer on lui disait le ras-le-bol de la grisaille humide et froide.
En juin, elle avait eu un coup de blues. Mais le ciel, dans son infinie bonté, lui avait envoyé, comme une ultime respiration avant la profonde estivation, une douche inespérée.
Alors elle était entrée dans juillet le moral regonflé et avait même honorablement traversé août, palliant le manque d’eau venue des cieux par des immersions répétées et prolongées dans des étendues bleues et salées.
Vint septembre. D’expérience, elle savait qu’un tunnel a la méchante habitude de n’en plus finir sur la fin. Pour oublier le bleu qui se plagiait chaque matin, elle s’était accrochée à cette nouvelle lumière qui virait cuivrée.
Octobre. Elle eut la faiblesse de croire que la fin du bleu se profilait à l’horizon. Erreur classique du néophyte alors qu’elle n’en était plus un. C’est d’un pas enjoué qu’elle avait grimpé la colline pour aller se chercher un bon gros livre, de ceux qu’on ne peut lire que lové sur un canapé, fenêtres fermées, noyé dans le pilou, alors que, derrière les vitres, un ciel gris se répand en gouttes argentées.
Elle avait attendu un, deux, trois jours. En désespoir de pluie, elle avait entamé son Emmanuel Carrère sous le soleil. Le Carrère était bon, mais lui manquaient les parfums de la terre humide et le besoin d’enfiler des chaussettes.
Passé le 10 octobre, elle commença à sentir le dépérissement planer dans l’air trop chaud. Principal problème : son esprit en manque d’irrigation, elle fut en manque d’inspiration. Elle eut beau aller et retourner à ses sources d’inspiration, celles-ci avaient tari. Niet, zéro, rien ne sortait de son ciboulot.
Il plut dans la nuit du 11 au 12. Au matin, elle sentit une idée germer. Elle se mit à écrire quelque chose sur la banane.
Puis il ne plut plus.
Elle revint sur son texte. Les lignes étaient sèches, le style terne, le propos aride. Un texte qui sentait la traversée du désert. Mais elle continua d’avancer, espérant l’oasis. Jusqu’au moment où elle réalisa qu’elle n’allait que de mirage en mirage.
Lui vint alors la tentation de l’abandon. Allez, pour une fois, laisser tomber. S’étendre sur le sable et laisser crever l’essai.
Au soir du 12, avant d’éteindre la lumière, elle décida, dans un ultime sursaut, de noyer ses idées noires avec de belles lignes sur la pluie.
« Qu’il pleuve à marée montante, ce n’est pas à proprement parler une pluie. C’est une poudre d’eau, une petite musique méditative, un hommage à l’ennui. (...) L’ennui est au contraire un poison de l’âme, celui des crachins interminables et des ciels bas – bas à tutoyer les clochers, les châteaux d’eau et les pylônes, à s’emmêler dans la cime des grands arbres. (...) Le crachin n’a pas cette richesse rythmique de l’averse qui rebondit clinquante sur le zinc des fenêtres, rigole dans les gouttières et, l’humeur toujours sautillante, tapote sur les
toits avec un talent
d’accordeur (...) »*
Le 13, elle se leva avant le soleil. Pas de bleu dehors, seulement du noir.
Elle reprit son histoire de banane avec l’intention de l’écorcher, de l’écraser, d’en extraire ne serait-ce qu’un peu de moelle, substantifique ou non, quelque chose, n’importe quoi.
Le noir blêmissait.
Sur sa banane, les mots refusaient toujours de glisser.
Le soleil se levait.
Elle était sur le point d’abandonner, complètement cette fois-ci, de se laisser tomber avant la ligne d’arrivée, quand elle vit, derrière la vitre, que le soleil éclairait de gros nuages blancs et gris. Ce n’était pas un ciel de parapluie, mais ce n’était pas un ciel bleu non plus. Au point où elle en était, elle prit ce que le ciel lui donnait.
Elle écrasa complètement la banane et écrit sur la pluie.
*Extraits de « Les Champs d’honneur », de Jean Rouaud


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef