Il est bon qu’un chef spirituel donne de la voix quand il le faut, qu’il se fasse entendre de ses ouailles comme des autres communautés, ainsi que du monde extérieur. Il est bon, de même, qu’un pasteur aborde les thèmes les plus divers, du moment que ceux-ci sont source de préoccupation pour le commun des fidèles. C’est avec la plus grande parcimonie, le plus souvent, que les patriarches maronites ont accompagné de leurs propos les grands moments de l’histoire du Liban. Et c’est précisément par leur rareté, tout autant que par leur bien-fondé, que leurs interventions publiques faisaient elles-mêmes l’histoire. Dans cette conjonction parfaite du spirituel et du temporel réside le trésor national de Bkerké.
À sa manière, Mgr Béchara Raï ne manque pas de faire lui aussi l’évènement. Rompant avec une longue tradition de sobriété, et cela dès le premier jour de son accession à la dignité patriarcale, le chef de l’Église maronite croit visiblement aux vertus de la parole, comme d’ailleurs du mouvement. Mais à vouloir trop bien faire, Sa Béatitude ne finit-elle pas par donner la fâcheuse impression de trop en faire ?
Indéniablement légitimes, et d’ailleurs partagées par le Vatican et les autres Églises, sont les craintes pour les chrétiens d’Orient qu’a formulées le prélat durant son actuel séjour en France. Légitime, de même, est la sainte terreur qu’inspirent au patriarche la montée des extrémismes religieux dans la région, le risque de guerres civiles, de génocides, de fragmentation des États constitués et autres calamités que peuvent engendrer les actuels bouleversements dans le monde arabe. Bien moins convaincantes, et même carrément contestables (et abondamment contestées, au demeurant), sont toutefois certaines de ses remarques concernant ces deux dossiers ultrasensibles que sont l’armement du Hezbollah et la révolte de Syrie.
Sur le premier point, qui constitue pourtant le principal motif de discorde entre Libanais, le patriarche maronite a pratiquement justifié le maintien de l’arsenal milicien jusqu’à l’entière libération du territoire national et le retour des réfugiés palestiniens à leurs foyers : voilà qui risque de faire, déjà, un bon bout d’éternité. Mais il a passé sous silence la place et le rôle de l’État – premier concerné et seul compétent – dans la gestion de l’entreprise de libération. Il n’a pas davantage mis en garde contre tout usage de ce formidable armement sur la scène intérieure, dérive déjà survenue dans un passé pas trop lointain.
Non moins surprenants sont les commentaires qu’a inspirés au patriarche maronite la situation en Syrie où se jouerait une variante de la classique scène du gentil flic et du méchant flic : le gentil étant le président Bachar el-Assad, formé en Occident, enclin aux réformes, mais qui ne peut faire des miracles, le pauvre (sic), face aux méchants du parti Baas qui, eux, ne veulent rien entendre. Passe encore que le maître de Bkerké croie encore à cette fiction et qu’il tienne pour acquise en outre une relève des Frères musulmans au cas où s’effondrerait le régime de Damas : c’est son droit le plus absolu, même si ce n’est pas très charitable pour tous les autres contestataires syriens, même sunnites, qui ne relèvent nullement des Ikhwane et que la soif de liberté pousse à braver tous les jours une épouvantable répression.
Reste cependant la façon de le dire. Reste surtout l’opportunité d’un discours qui revenait fâcheusement à défendre l’indéfendable. C’est en effet à un Nicolas Sarkozy ayant totalement perdu ses illusions syriennes et désormais intraitable sur la question des droits de l’homme que Mgr Raï a déconseillé toute précipitation pouvant mener à un changement de régime à Damas. Et si le patriarche vient de se tailler une belle popularité au sein d’un 8 Mars longtemps réfractaire aux thèses de Bkerké, il a funestement, imprudemment, inutilement, gratuitement indisposé une communauté libanaise tout entière en s’effarant d’une victoire des sunnites en Syrie : laquelle, en stimulant leurs coreligionnaires libanais, ne ferait, soutient-il, qu’aggraver les tensions entre les deux branches de l’islam.
Mais au fait, que fait d’autre l’Iran des ayatollahs quand, par Hezbollah interposé, il arraisonne le chiisme libanais ?
Issa GORAIEB
L’or de Bkerké
OLJ / Par Issa GORAIEB, le 10 septembre 2011 à 02h13


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