Tout d’abord, une question de principe : que le militaire ait été formé dans une école de guerre, ici ou ailleurs, ou qu’il soit sorti du rang, habitué à gérer éventuellement, dans le cadre de son institution, le destin de la troupe dans la stricte rigueur de l’obéissance, ce militaire-là a-t-il les aptitudes nécessaires pour prendre en main l’ensemble de la vie politique dans un pays aussi complexe que le Liban ? Les militaires sont-ils tous des visionnaires et des organisateurs comme le furent un Lyautey au Tonkin, au nord de Madagascar et surtout au Maroc, un Charles de Gaulle en France, ou simplement des personnes assoiffées de pouvoir et dont l’objectif est de pérenniser cette incarnation, fût-elle éphémère, d’un sentiment ou d‘une réalité de puissance ?
En soixante-huit ans d’indépendance, notre pays aura connu douze présidents de la République (dont deux furent vite assassinés, évidemment par des inconnus !), dont trois militaires, et cela dans un régime de démocratie parlementaire où, en principe, les militaires n’ont aucun rôle à jouer dans la vie civile et politique. Donc, 25 % de militaires.
Les plus âgés parmi nous se souviennent dans quelles circonstances le général Fouad Chéhab fut élu par le Parlement, alors souverain, à la tête de l’État. Cela avait mis fin à une crise interne et une guerre civile – déjà ! – visant à empêcher Camille Chamoun de modifier la Constitution pour prolonger son mandat, erreur qu’avait commise son prédécesseur Béchara el-Khoury en 1949, mais crise également développée sur fond de nassérisme galopant et de désirs d’annexion à la suite de la création de la République arabe unie (RAU) regroupant Égypte et Syrie sous la férule du Bikbachi. Aussitôt élu, le président Chéhab eut l’idée de réorganiser le pays en le dotant d’institutions véritables. Et c’est dans cette intention qu’il eut recours à la mission Irfed, alors dirigée par l’abbé Lebret, pour inventorier réellement les besoins du pays et établir, en conséquence, les structures nécessaires pour en réorganiser le fonctionnement sur des bases scientifiques. Il fit appel également à l’intendant Jean Lay pour la réforme de l’administration et la création d’organismes étatiques (Conseil de la fonction publique, Inspection centrale, etc.). C’est à lui aussi que l’on doit quelques institutions parallèles, comme l’Office de développement social (ODS), le ministère du Plan...
Ce fut la première tentative pour édifier un État dans une perspective de développement régulier et homogène de toutes les régions. Le général Chéhab eut à son actif deux réalisations majeures. La première que nous devons saluer bien bas dans ces temps où la servitude et la soumission aux injonctions externes règnent : il refusa de se rendre en Syrie pour rencontrer Abdel-Nasser, alors au faîte de son pouvoir, et obtint que la rencontre ait lieu dans le no man’s land séparant les deux pays, à la frontière, faisant ainsi preuve à la fois d’un haut niveau de conscience de notre dignité et de notre souveraineté. La dérive fut déclenchée par le débordement du chef de l’État par les agents du deuxième bureau mis en place pourtant par ses soins. Issu de la structure militaire, cet organisme eut tendance à vouloir domestiquer la vie politique dans sa totalité. Il se heurta donc aux tenants de la politique traditionnelle qui ne partageaient pas ses vues. En juillet 1960, il avait démissionné (avant de revenir sur sa décision sous la pression de la classe politique), estimant avoir remis l’État sur les rails, tâche pour laquelle, disait-il, il avait été appelé. Dix ans plus tard, au plus fort de la campagne pour la présidentielle, le général Chéhab refusa de se porter candidat, faisant valoir – dans un communiqué qui demeure un texte de référence – que les institutions, qu’il se refusait à changer par la force, n’étaient pas de nature à permettre les réformes nécessaires.
On peut considérer en toute objectivité, loin de toute considération politicienne, que le mandat du président Chéhab fut une période constructive et bénéfique pour le Liban, malgré l’opposition du bloc du « Helf » (Alliance) maronite : Chamoun, Eddé, Gemayel. Le « Nahj » chéhabiste fut davantage un mouvement issu des perspectives de Fouad Chéhab, adopté par certains hommes politiques et par des hauts fonctionnaires ou commis de l’État ayant collaboré avec lui, plutôt qu’une volonté directe de sa personne ou l’une de ses propres créations. Le président Charles Hélou se situait dans cette mouvance et c’est bien à ce titre qu’il fut élu pour lui succéder en 1964.
(à suivre)
Pr Mounir CHAMOUN

