On pourrait dire, paraphrasant Georges Clemenceau, que la révolution est une chose trop grave pour la confier à des philosophes. Une entreprise de longue haleine aussi, dans un monde arabe où le transfert de pouvoir s’effectue rarement en douceur mais plutôt à coups de putschs, particulièrement ces dernières décennies. Il n’est pas étrange, à cet égard, que les premières convulsions de l’après-Seconde Guerre mondiale se soient produites quelques mois à peine après la « nakba » représentée par l’issue du conflit ayant mené à l’implantation d’Israël. C’était, que l’on se souvienne, la Syrie qui avait donné le signal avec le pronunciamiento du colonel Husni Zaïm, le 30 mars 1949, suivi des contre-coups successifs opérés par deux autres colonels, Sami Hinnaoui,en août, puis Adib Chichakly, en décembre de la même année. Gamal Abdel Nasser n’est venu que trois ans plus tard, suivi de l’Irakien Abdel Karim Kassem (1958), du Yéménite Abdallah Sallal (1962) et de nouveau de la kyrielle des coups d’État en Syrie, après l’éclatement de la République arabe unie. Depuis, de l’eau (mêlée à beaucoup de sang) a coulé sous les ponts arabes, et avec elle que de désillusions... C’est que le changement, gigantesque tapisserie de Pénélope, n’a cessé, au fil des ans, de s’opérer (disons plutôt de s’esquisser) avant de se défaire.
Alors, nouvel ordre ? Nouveau désordre plutôt, pour peu que l’on consente à jeter un coup d’œil sur la gigantesque pelote de laine que les grands de ce monde s’évertuent en vain à démêler. On nous concédera que l’expédition en terre mésopotamienne n’a pas été, loin de là, un succès, pas plus que l’aventure afghane. La Tunisie de l’après-Ben Ali, l’Égypte de l’après-Moubarak en sont encore à se chercher, ce qui n’est pas sans donner des idées aux autres dictateurs, convaincus qu’il suffit de s’accrocher en attendant la fin de la bourrasque. Rien n’est moins vrai car s’il arrive aux coups de force d’échouer, les mouvements de masse, eux, ont un caractère d’irréversibilité qui ne s’est presque jamais démenti à travers les siècles. Au niveau étatique, la résistance n’a entraîné jusqu’à présent que davantage de violence et de sang versé et un avenir marqué par une incertitude dangereusement grandissante.
D’un autre côté, s’échiner à plaider pour l’instauration de la démocratie, applaudir à chaque manifestation, n’est-ce pas prendre puérilement ses désirs pour des réalités ? Il y a lieu tout d’abord de se demander si les grands bonds en avant que l’histoire a retenus ont été le fait de doctes assemblées élues par la vox populi ou bien de dirigeants, autocrates ou non, convaincus de servir ce faisant la cause de leurs sujets. Il s’agit ensuite de réfléchir sur le genre de démocratie que l’on imagine, un peu trop vite, en cours d’instauration. C’est qu’en effet, le concept n’est pas le même au-delà et en deçà de la mare nostrum. Nombreux sont ceux qui vont jusqu’à affirmer que l’idée même de cette forme de gouvernement n’existe pas en Orient, du moins dans la forme qu’on lui connaît dans le monde dit évolué. Historien spécialisé de l’islam et de ses rapports avec l’Occident, Bernard Lewis soutient que le principe de la consultation (la « choura ») a constamment été à la base de l’exercice du pouvoir chez les Arabes et que la dictature est un produit inoculé par l’Occident dans ce grand corps. Dernier point : il importe de s’interroger sur le rôle, dans la société appelée à naître, des ultras, parés ces jours-ci des vertus que l’on prête à l’islamisme turc dans la version « soft » de Recep Tayyip Erdogan.
Des esprits éclairés jugent convenable, en ces temps de toutes les incertitudes, de donner le temps au temps. Sage conseil. On vous demande seulement d’imaginer demain des manifestants hurlant à pleins poumons : « Le peuple veut la patience. » Effet violent garanti.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef