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Problèmes de vision

Dimension messianique, fuite en avant ; aveuglement, déni de la réalité : ces dérives pathologiques propres à tous les dictateurs, un psychanalyste de grand renom en entretenait nos lecteurs, la semaine dernière (*). Depuis, les convulsions de l’histoire immédiate ne font, tous les jours, que confirmer le diagnostic.

 

Quelques heures seulement avant l’irruption, hier, des révolutionnaires dans son dernier carré de Bab al-Aziziya, un Mouammar Kadhafi désormais en fuite continuait d’appeler ses millions de fidèles à écraser les hordes de rats déferlant sur sa capitale. De ces très hypothétiques millions d’adorateurs, on n’aura aperçu qu’une poignée autour du fils du dictateur, Seif al-Islam, paradant triomphalement, toujours hier, devant les caméras de télévision et disant zut à la Cour pénale internationale qui pourtant a déjà sur son tableau de chasse plus d’un auteur de crimes contre l’humanité. Mais peut-être la palme du délire revient-elle au chef des services de renseignements d’une Libye longtemps convaincue de soutien au terrorisme, et qui trouve néanmoins moyen d’évoquer une diabolique alliance entre l’OTAN et l’organisation el-Qaëda visant ce modèle de rectitude morale qu’est, comme tout le monde sait, la Jamahiriya.


Le monde stupéfait aura également vu, sur le petit écran, un président syrien en butte lui aussi à une vaste contestation populaire, mais que l’on croirait vivant sur une autre planète. Bachar el-Assad a ainsi annoncé la tenue d’élections législatives en février prochain alors même que ses forces s’acharnent de plus belle sur des foules qui exigent rien moins que son départ. Il a averti que toute intervention militaire étrangère se retournerait fatalement contre ses auteurs, alors que pas un seul pays au monde n’a plaidé pour une telle expédition, nullement souhaitée, au demeurant, par l’opposition.


Je ne suis pas inquiet, a encore assuré le président Assad. Il y aurait de quoi l’être pourtant, avec une insurrection résistant opiniâtrement, depuis plus de cinq mois, à la répression la plus brutale. Avec tous ces foyers de contestation qui se rallument instantanément à peine maîtrisés à coups de trique ou de canon, tous ces manifestants s’obstinant, jour après jour, à braver les tirs des tontons macoutes locaux. Avec l’émotion et l’exaspération croissantes d’une communauté internationale se récriant contre ces atrocités et qui, à l’initiative du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, vient de décider l’envoi sur place d’une commission d’enquête. Avec un secrétaire général des Nations unies qui se retient tout juste de traiter le président syrien de menteur, quand il lui reproche publiquement de faillir à ses promesses. Avec enfin une dynamique libyenne que l’on voit soudain sur le point de renverser, tel un château de cartes, une des dictatures arabes les plus anciennes et les plus coriaces, ce qui ne peut que donner des ailes à la contestation syrienne.


Il n’y a pas de dictature au Liban, mais la cécité – aussi bien collective qu’individuelle – y sévit, hélas. On a vu un chef politique assurer qu’il ne se passe rien en Syrie, si ce n’est quelques coupables débordements. Hier encore, on voyait d’autres amis indécrottables de ce régime répressif par excellence qu’est celui de Damas saluer sans le moindre embarras l’immense victoire de l’heroïque peuple libyen.
Les chaleurs estivales n’y sont sans doute pour rien, mais il faut croire que la déraison, c’est éminemment contagieux. Preuve en est cette choquante interview d’un des quatre militants du Hezbollah actuellement poursuivis par le Tribunal spécial pour le Liban, recueillie à Beyrouth et que vient de publier l’hebdomadaire américain Time. Passe encore qu’ait été occultée l’identité de l’interviewé, qui a mis au défi les autorités libanaises de l’appréhender : après tout, les visages floutés dont usent et abusent les chaînes de télé ont banalisé ce procédé ; dès lors, et malgré le démenti de la milice, l’authenticité de ce singulier entretien ne saurait donc être mise en doute, s’agissant d’une publication aussi sérieuse et mondialement estimée que Time. Ce qui est sidérant en revanche (et c’est bien ce qui ressort des explications embarrassées fournies par Time à la justice libanaise), c’est que le correspondant local de la revue ait pu accepter de signer un article renfermant une interview qu’il n’avait pas lui-même recueillie et dont l’’auteur demeure d’ailleurs inconnu à ce jour.


Reste à déplorer enfin que ce scoop n’en était pas réellement un. Ce qu’a déclaré en effet le mystérieux hôte de Time, cela fait fort longtemps que le chef du Hezbollah le dit et redit. Le tribunal ? Quel tribunal ? Là aussi se trouve déniée la réalité.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


(*) : Analyse du Dr Chawki Azouri, « L’Orient-Le Jour  » du lundi 15 août 2011

Dimension messianique, fuite en avant ; aveuglement, déni de la réalité : ces dérives pathologiques propres à tous les dictateurs, un psychanalyste de grand renom en entretenait nos lecteurs, la semaine dernière (*). Depuis, les convulsions de l’histoire immédiate ne font, tous les jours, que confirmer le diagnostic.
 
Quelques heures seulement avant l’irruption, hier, des révolutionnaires dans son dernier carré de Bab al-Aziziya, un Mouammar Kadhafi désormais en fuite continuait d’appeler ses millions de fidèles à écraser les hordes de rats déferlant sur sa capitale. De ces très hypothétiques millions d’adorateurs, on n’aura aperçu qu’une poignée autour du fils du dictateur, Seif al-Islam, paradant triomphalement, toujours hier, devant les caméras de télévision et disant zut à la Cour pénale...