Or, il se trouve que les mêmes paramètres qui définissent et structurent les identités collectives (paramètres d’Hérodote : race, langue, religion et mœurs) sont à exclure au niveau de l’identité humaine (Charte des Nations unies et de l’Unesco : droits de l’homme sans distinction de race, sexe, langue et religion). De ce paradoxe structurel résulte notre difficulté à établir une continuité de comportement vis-à-vis du conflit culturel. Si la communauté est mise en avant (linguistique, religieuse, raciale ou de mœurs), nous devons nous situer selon nos différentes appartenances collectives et si c’est l’individu qui est prioritaire, nous devons nous situer de manière objective et abstraite. C’est ce passage du collectif à l’individuel ou du spécifique à l’universel qu’il est toujours difficile d’opérer. Il est certes plus facile à un penseur humaniste de le faire qu’à un politique militant, qui doit se battre au nom d’un groupe précis dont il est censé défendre les intérêts spécifiques.
En supposant qu’un politique soit de bonne foi, il lui est difficile dans l’action politique de s’abstraire du groupe qui l’a porté au pouvoir, au profit d’une ouverture universelle utopiste et abstraite. De grands hommes tels que le général de Gaulle (« Je vous ai compris », « Vive le Québec libre »), Nelson Mandela (et son épouse Winnie et l’ANC) ou le président Kennedy (Baie des cochons, le Vietnam, « Ich bin ein Berliner » au moment où il négociait avec l’URSS le partage du monde), ont dû gérer au mieux, par le passé, cette ambivalence, sans parler actuellement du dalaï-lama, des présidents Obama ou Sarkozy. De même, un penseur dresse une vision globale et souvent idéale du monde, qui guide le reste de l’humanité mais ne peut donner de réponse satisfaisante aux conflits culturels. Dans l’universalisme, le politique se discrédite ; dans le particularisme, un penseur se perd. Ainsi, tout conflit va mettre en avant cette double dimension et, selon le cas, la priorité est accordée soit à la collectivité (le groupe), soit à l’individu (l’homme).
La modernité occidentale, depuis le siècle des Lumières, les révolutions industrielles du XVIIIe siècle et les multiples révolutions postindustrielles jusqu’à nos jours, semble privilégier la dimension individuelle sur celle du groupe d’origine et prône des valeurs fondées sur l’individu. La déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776, celle des droits de l’homme de 1789 (après la Révolution française) et celle des Nations unies de 1948 (après les deux Guerres mondiales) ont consacré ces droits (même si celle de 1948 ajoute à celle de 1789, implicitement ou explicitement, les droits des groupes). Toutefois, la dimension collective réapparaît très rapidement quand la collectivité constituée se sent menacée de l’extérieur. La collectivité peut également traverser des périodes de choc de cultures internes (guerres civiles) du fait de sous-groupes qui se discriminent et s’affrontent sur un même territoire. Certes, le modèle démocratique est censé assurer à tout un chacun une égalité théorique des chances, mais il est constamment rectifié par les revendications identitaires des groupes.
En Occident, l’intégrité physique demeure un tabou essentiel. Ni l’État ni les individus de leur propre chef ne peuvent succomber à une violence physique gratuite et arbitraire, alors qu’en Orient on peut passer parfois impunément par la liquidation physique, car l’individu ne pèse pas lourd face à la communauté. Il n’est là que pour assurer sa survie. Ce système patriarcal est resté longtemps, pour le meilleur et pour le pire, lié à une structuration sociétale pré-industrielle.
Depuis vingt ans, la mondialisation et la révolution des moyens de communication ont engendré une nouvelle appréhension du cadre spatio-temporel et un libéralisme économique de marché (services) qui doit nécessairement être accompagné d’un libéralisme politique et culturel. Un régime verrouillé, dictatorial et patriarcal devient de plus en plus impensable aujourd’hui, à l’heure où les informations visuelles et sonores circulent en temps réel, par les moyens individuels regroupés en réseaux planétaires. Tout en renforçant la revendication des droits individuels, la mondialisation a favorisé l’émergence de droits communautaires à l’échelle des groupes infranationaux ou transnationaux.
L’Orient est rattrapé par les revendications individuelles (printemps arabe, révolution des mœurs), l’Occident est rattrapé par les revendications communautaires (émergence des guérillas urbaines, dans les banlieues de populations immigrées des grandes métropoles occidentales et mouvement de contestation des catégories fragilisées, notamment les jeunes et les seniors (les indignés) dont le pouvoir économique semble compromis, même si ces mouvements ne semblent jusqu’ici que verbalement et relativement violents, car ils restent soumis à la régulation démocratique pacifique). Il est à noter que tant les révoltes arabes que les guérillas urbaines ont utilisé les mêmes moyens de mobilisation et de communication.
La mondialisation a engendré un nouvel état de fait : crises répétées et communicatives des marchés mondiaux financiers livrés à la spéculation, revendications identitaires culturelles communautaires dans les pays industrialisés et postindustriels, révoltes démocratiques à la chaîne, dans les pays en voie de développement et potentiellement postindustriels. Toutefois, les crises économiques restent jusqu’a nouvel ordre gérables pacifiquement (car possibilité de rationalisation) alors que les crises identitaires versent rapidement dans la violence car elles touchent l’inconscient des peuples et leur affectivité. Comment concilier les droits des communautés et ceux des individus ? Comment vivre dans un monde étroitement interdépendant ? Comment gérer des crises économiques et identitaires complémentaires ? Et auxquelles donner la priorité ?
Le terrorisme économique (spéculateurs) et le terrorisme identitaire (idéologues) continuent plus que jamais à alimenter nos peurs archaïques millénaires légitimes et, à défaut d’une redéfinition, d’un nouveau cadre cohérent et de nouvelles règles communes, nous risquons à tout moment, une décennie après le 11-Septembre 2001, de sombrer dans un monde de plus en plus irrationnel.

