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À La Une - Portrait-L'orient Littéraire

Ismaïl Kadaré, de littérature et de liberté

Né en 1936, Ismaïl Kadaré est l’auteur d’une œuvre considérable. Il s’est fait connaître dès 1963 avec Le général de l’armée morte, et il a publié depuis nombre d’ouvrages ancrés dans la réalité historique, dénonçant souvant des régimes totalitaires. Il a obtenu en 2005 le Man Booker International Prize, et en 2009, le prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. Il vient de publier L’entravée : requiem pour Linda B. Il affirme que ce sera là son dernier roman.

Ismail Kadaré est un écrivain albanais, en 1963, la publication de son premier roman, Le Général de l'armée morte, lui apporta la renommée, d'abord en Albanie, puis à l'étranger.

On n’interviewe pas Ismaïl Kadaré. Voilà des années qu’il refuse quasiment tout entretien et ne fréquente presque plus ni foires du livre ni autres formes d’« animation » autour de la littérature. Il dit que cela l’ennuie, ne lui apporte aucun plaisir, et il s’en dispense sans hésiter. Son œuvre immense parle de lui mieux qu’il ne pourrait le faire, mais parle surtout du monde, des totalitarismes qu’il ne cessera jamais de combattre sous toutes leurs formes, de la vanité des hommes, de leur soif de pouvoir qui les conduit à la violence et à l’arbitraire des comportements, de leur bêtise et de leur fragilité aussi. Si l’on insiste un peu, il renvoie au livre que sa femme lui a consacré et qui est paru en 2010, Le temps qui manque (Fayard). Il dit cela avec une soudaine douceur dans la voix et il parle très furtivement des très nombreuses années qu’ils ont vécues ensemble. Sur la couverture du livre d’ailleurs, il y a une photo : ils y sont côte à côte, à la terrasse d’un café. Ils ne regardent l’objectif ni l’un ni l’autre, ils regardent au loin, le photographe les a saisis à leur insu sans doute, mais la photo dit bien cela, qu’ils sont un couple, qu’ils sont deux personnes à se tenir l’un à côté de l’autre pour traverser chacun seul et ensemble, les épreuves, les questionnements et les bonheurs de la vie.

 

On n’interviewe pas Ismaïl Kadaré, mais on peut partager une conversation avec lui, si l’on a la chance, comme cela a été ici le cas, de « bien tomber », de le saluer une fin de matinée au Rostand, le café qu’il affectionne lorsqu’il est à Paris et où il vient souvent s’asseoir et écrire. De sa place, il aperçoit les grilles du Luxembourg, le vert des arbres, la fontaine de la place et le ballet des passants. Cela quand il lève la tête. Car le plus souvent, il est absorbé, ailleurs, et son stylo court sur les pages.

 

Kadaré est né en 1936 à Gjirokastër, la ville de pierre où il situera nombre de ses romans et en particulier le très beau Chronique de la ville de pierre paru en 1985. « C’était une ville étrange, écrit-il, qui tel un être préhistorique paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d’hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre. (...) On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie. Chez le voyageur qui la contemplait pour la première fois, la ville éveillait le désir d’une comparaison, mais il s’apercevait aussitôt que c’était un piège car elle les rejetait toutes ; elle ne ressemblait en effet à rien. (...) Il n’était pas facile d’être un enfant dans cette ville. » Il raconte aussi que Gjirokastër avait tous les défauts d’une ville de province avec quelque chose d’unique, un climat de folie étrange, une dimension donquichottesque. Les femmes en noir de la ville y parlaient de tout, de politique et de cancans, de petits mensonges et de grands scandales. Le tragique et le grotesque y cohabitaient, s’y mélangeaient à tous les coins de rue, et nul doute que cette alchimie particulière laissera sur lui une trace durable.

 

L’enfant qu’il est découvre l’écriture très tôt. Il y arrive tout naturellement par le biais de la lecture, et en particulier la lecture de Shakespeare. Il lit Macbeth à l’âge de 10 ans. « C’était un ravissement, dit-il, au point que j’ai recopié toute la pièce à la main. Shakespeare est le plus grand écrivain du monde. Il est le plus complet de tous et plus visionnaire encore que les écrivains de l’Antiquité envers lesquels je me sens aussi une grande dette. » Macbeth est donc son premier émoi littéraire pour au moins deux raisons : ce texte est le récit d’un crime comme on aime en lire à cet âge ; et il s’y trame quelque chose d’extrêmement mystérieux qui reste largement incompréhensible aux yeux de l’enfant qu’il était. Le recopier, c’était tenter « qu’il devienne mien ». Il fera la même chose, deux ans plus tard, avec Hamlet. L’énigme de la pièce le trouble si durablement qu’il y reviendra en 2006 dans un essai : Hamlet, le prince impossible, dans lequel il tente de répondre à la question suivante : l’histoire qu’on voit se dérouler sur scène n’en cache-t-elle pas une autre que Shakespeare ne pouvait pas, ne voulait pas, n’avait pas le doit de raconter ?

 

Son autre découverte majeure est celle, plus tardive, de la littérature grecque. Il se dit bouleversé par la modernité des tragédies, celle d’Eschyle en particulier, qui semblent refléter avec tant de pertinence ses préoccupations d’écrivain confronté aux totalitarismes du XXe siècle.

 

Kadaré s’engage dans des études supérieures de lettres à la faculté de Tirana, puis à l’Institut Gorki de Moscou. « Le plus intéressant pour moi était qu’on y étudiait la littérature dite décadente. C’était la première fois que je lisais Kafka, Joyce, etc. » C’était une période libérale. Khrouchtchev est au pouvoir et il se montre progressiste. Il laisse se publier la littérature occidentale à condition que l’éditeur fasse précéder chaque œuvre d’une préface la décriant ou mettant en garde les lecteurs, afin qu’ils n’ignorent pas que c’était une littérature avec laquelle les régimes socialistes n’étaient pas d’accord. À Moscou, à 22 ans, Kadaré écrit La ville sans enseignes, un roman peuplé d’escrocs, de voyous, de prostituées atteintes de maladies vénériennes et dont les personnages principaux sont ambitieux et sans scrupules. Il souhaite en effet prendre le contre-pied des leçons données à l’Institut Gorki : la littérature socialiste devait célébrer la joie de vivre et la vertu des erreurs positives. Il se plait à saluer la tristesse de toute chose dans ce roman sombre et hors de toute rédemption. On le voit, c’est très tôt qu’il fait le choix de s’écarter des routes consensuelles pour suivre son chemin de création.

 

C’est Le général de l’armée morte, paru en France en 1970, qui le fait connaître au-delà des frontières de l’Albanie. Il acquiert dès ce moment-là un statut paradoxal pour le régime du dictateur Enver Hoxha : à la fois gloire nationale et écrivain sinon dissident, du moins rétif, rebelle, tentant avant tout de protéger sa liberté intérieure. « En Albanie, dira-t-il, le stalinisme du régime était tel qu’il ne laissait aucun espace pour la dissidence. La seule dissidence possible était la littérature. » Ceux de ses livres qui dénoncent avec véhémence l’invasion de l’Albanie par l’Empire ottoman et la longue tyrannie que ce dernier exercera exaltent sans doute le sentiment national ; mais ceux qui stigmatisent les crimes du totalitarisme socialiste, sa cruauté et sa paranoïa, que ce soit de façon directe ou par le biais de fables, d’allégories et de métaphores, sont autrement reçus. Il est surveillé, menacé, censuré, accusé de toutes sortes de maux. Quatre de ses ouvrages seront interdits par décret. Il finira par quitter l’Albanie en 1990, soit après la mort du tyran et au moment où son successeur affiche sa volonté de libéralisation. Il s’en explique en disant que, lorsqu’il décide finalement de partir, la possibilité d’une ouverture démocratique existe réellement, mais le pays a besoin d’un choc pour sortir de ses ultimes blocages. Son départ sert donc de déclic. À peine deux mois après, les étudiants manifestent dans les rues, l’opposition redresse la tête et les premières élections libres peuvent se tenir en 1992.

 

Mais il serait vain de lire l’œuvre de Kadaré au miroir de sa vie et des réalités politiques du monde. « La littérature et la vie sont deux mondes différents, deux mondes en lutte. Les lois de la littérature et celles de la vie n’ont pas grand-chose à voir. On dit que la littérature est inspirée par la vie. Je n’accepte pas cette idée-là. La littérature, c’est autre chose. C’est un monde parallèle, c’est une langue qui est en conflit avec la vie. Dans ce conflit, le monde réel possède ses armes : les doctrines, la censure, l’emprisonnement. La littérature a aussi ses armes, le plus souvent secrètes. Elle peut tourmenter les consciences coupables. Et s’il arrive que dans leur combat, le monde tente de détruire la littérature, la littérature n’attaque jamais le monde dans le but de l’affaiblir, mais au contraire afin de le rendre plus beau et plus habitable. » Il dit aussi que la littérature est un espace de liberté là où la langue est tyrannique. Tyrannique, puisqu’« elle doit s’imposer à tous (au sein d’une communauté linguistique), elle ne peut laisser chacun libre ». « La littérature est complémentaire de la langue. Son rôle est d’être cet espace de liberté d’expression. Elle fait ce que la langue ne peut faire. Mais si on se contente de la vie, on n’a pas besoin de littérature. »

 

Notre conversation ce jour-là aborde le thème de la littérature orale. Il prend, là encore, le contre-pied d’une opinion largement répandue et affirme qu’« en réalité, les œuvres collectives de la littérature orale sont médiocres. Elles brassent de belles idées, mais les textes sont très mal écrits, que l’on parle de l’épopée de Gilgamesh ou du Mahabharata. Hamlet dans sa version populaire est un désastre, alors que le Hamlet de Shakespeare est une merveille. Il en va de même pour les contes populaires qu’on peut opposer à ceux de Grimm ou de Perrault ». Il stigmatise aussi la méconnaissance totale de la littérature par les penseurs du communisme. Lénine, dit-il, a écrit un texte où il parle de l’œuvre de Tolstoï comme d’un reflet de la révolution russe. Engels ne dit pas autre chose de Balzac, qui lui aurait appris beaucoup sur l’économie de la France. « Ils ne comprenaient rien à la littérature. Leurs propos insultent l’œuvre de ces écrivains. » Marx n’est pas logé à meilleure enseigne qui affirme que la littérature grecque serait le reflet de l’enfance de l’humanité. « Que veut dire cette affirmation ? Qu’est-ce que l’enfance de l’humanité ? La littérature grecque, c’est tout à la fois l’enfance, la maturité et la vieillesse de l’humanité. »

 

Il poursuit sur Marx à qui il reproche de n’avoir jamais envisagé que le renversement du capitalisme entraînerait une soif de vengeance, que « l’amertume colossale et planétaire des opprimés les conduirait vers une volonté de revanche ». Est-ce un oubli de Marx ?

« La littérature grecque est née de l’erreur des Grecs, de la conscience des Grecs d’avoir remporté la victoire contre Troie, mais d’être allés trop loin dans la vengeance, d’avoir exagéré leur vengeance. La littérature grecque est née de cette conscience-là. Marx ne le savait-il donc pas ? Quelle naïveté ! Il n’a pas pensé cette volonté de vengeance. La vengeance bolchévique a été terrible en Russie. Marx a laissé faire. Tous les crimes du communisme ont commencé là. Il aurait fallu qu’il y consacre plusieurs volumes, qu’il réponde à cette question centrale : comment faut-il se comporter quand on remporte le pouvoir ? »

 

On le voit, une « conversation » avec Ismaïl Kadaré est un moment d’une incroyable densité, une leçon de littérature. Il prend congé avec sa courtoisie habituelle. Il ne reste plus qu’à espérer une autre rencontre, au Rostand sans doute.

 

Retrouvez l'intégralité de L'Orient Littéraire à l'adresse suivante : www.lorientlitteraire.com

On n’interviewe pas Ismaïl Kadaré. Voilà des années qu’il refuse quasiment tout entretien et ne fréquente presque plus ni foires du livre ni autres formes d’« animation » autour de la littérature. Il dit que cela l’ennuie, ne lui apporte aucun plaisir, et il s’en dispense sans hésiter. Son œuvre immense parle de lui mieux qu’il ne pourrait le faire, mais parle surtout du monde, des totalitarismes qu’il ne cessera jamais de combattre sous toutes leurs formes, de la vanité des hommes, de leur soif de pouvoir qui les conduit à la violence et à l’arbitraire des comportements, de leur bêtise et de leur fragilité aussi. Si l’on insiste un peu, il renvoie au livre que sa femme lui a consacré et qui est paru en 2010, Le temps qui manque (Fayard). Il dit cela avec une soudaine douceur dans la voix et il parle...
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