Le spectacle auquel depuis quelque temps nous assistons, témoins tout autant qu’acteurs-voyeurs, on voudrait croire qu’il précède le rideau final. Que plus jamais il ne sera question de portables mis sur écoute, de policiers inscrits sur la feuille de paye du nabab, de politiciens prêts à se vendre pour recevoir l’onction du seigneur, de journaux qui font leur fric sur la détresse des familles de toutes les Milly Dowler de la planète, de tous les soldats tombés en Irak, en Afghanistan. Avec la chute de Rupert Murdoch, c’est une certaine presse qui se meurt, toute étonnée de se trouver contestée après avoir été si longtemps adulée – cette presse « tirée du caniveau pour finir dans les égouts », écrit un éditorialiste américain.
Vingt pour cent des effectifs du prestigieux Scotland Yard recevaient des dessous de table ; 4 000 personnes étaient espionnées par les reporters du Sun et du News of the World. Le résultat ? La révélation de la fibrose cystique dont souffrait le nouveau-né de Gordon Brown et qui devait l’emporter, la vénalité de Sarah Ferguson, l’ex-épouse du prince Andrew, les problèmes du couple Charles-Diana ou encore l’addiction à la drogue d’un acteur célèbre. Un bilan plutôt mince au regard de concessions que le seul souci de rentabilité ne saurait justifier – on pense surtout aux filles de cette « Page 3 » devenues la marque déposée de cette presse combien interlope.
Bien sûr qu’il y eut le travailliste Neil Kinnock battu aux élections de 1992, vengé par Tony Blair cinq ans plus tard grâce en grande partie aux journaux « red-tops » (la bande rouge qui orne le haut de la une) du groupe. Mais à côté de cela, que de scoops faussement musclés, de révélations dont on ne peut dire qu’elles ont bouleversé la vie de la nation, de dérapages trop fréquents, trop incontrôlés. Dans sa déposition, Rupert Murdoch n’a cessé de répéter qu’il se sentait humble, qu’il demandait pardon à ses victimes, qu’il ignorait tout de certaines pratiques, qu’il lui était impossible de contrôler un monstre de 200 publications et 55 000 employés. Mais ses journaux, il les a modelés à sa convenance sinon à son image, ravalant par exemple une digne douairière, The Times, au rang d’un de ses vulgaires tabloïdes qui traînent sur les étalages d’une épicerie.
Le cas du Wall Street Journal mérite une place à part dans le traitement que recevaient les nouveaux hochets du maître. Rachetée en décembre 2007 à la famille Bancroft, cette bible de toute les places financières de la planète n’aura mis que trois ans et demi pour achever sa transformation, sa « Foxsisation », écrit un ancien membre de l’équipe du journal, en référence à la chaîne de télévision Fox, une institution qui rendrait jaloux le plus acharné des tea-partiers.
Il a suffi d’un bref, mais combien révélateur, intermède pour que soit tranché le sort d’un journal qui tirait à 2,7 millions d’exemplaires (le double des ventes de l’édition dominicale du New York Times) et affichait 7,5 millions de lecteurs. Dans la foulée du scandale, il n’est plus question pour le roi déchu d’acquérir les 61 pour cent du bouquet satellitaire BSkyB qui, ajoutés aux 39 pour cent qu’il possède déjà, auraient fait de lui le maître tout-puissant de l’espace hertzien britannique. Plus grave : l’onde de choc née sur les rives de la Tamise atteint désormais les côtes américaines. Si le prince al-Walid ben Talal (7 pour cent de News Corp.) a obtenu le scalp de Rebekah Brooks, d’autres actionnaires œuvrent déjà à se débarrasser d’un homme devenu trop encombrant. Rupert Murdoch victime de sa surexposition médiatique, lui qui a fait son blé de celle des autres : le sort, parfois, sait se montrer cruel, qui s’apprête à emporter aussi dans la tourmente des têtes politiques.
Et la presse ? Elle survivra. Éprouvée, oui ; assagie, on veut l’espérer ; mais surtout ayant retenu la dure leçon de ces journées, à savoir qu’on ne malmène pas impunément certaines règles sans subir un terrible retour de bâton. Cela s’appelle l’éthique, une notion qui a failli s’égarer dans les dédales de Wall Street.


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