C’est pourtant aux antipodes de l’art et de la science diplomatiques que s’est carré mercredi le ministre syrien des Affaires étrangères lors d’une conférence de presse en tout point hallucinante. Ancien ambassadeur, notamment à Washington, charge dont il s’acquitta fort honorablement, au demeurant, Walid Moallem a-t-il pu croire lui-même aux incroyables outrances qu’il débitait placidement ? Ne faisait-il, ce qui serait plus conforme aux traditions baassistes, que réciter fidèlement (et stoïquement!) un fatras d’outrances imaginées en haut lieu? Dans un cas comme dans l’autre le ministre serait fort à plaindre, si seulement ... si seulement n’étaient bien plus dignes de compassion les foules insurgées de Syrie impitoyablement mitraillées, canonnées, matraquées, embastillées, torturées et pourchassées par les tanks jusque sur les routes de l’exode.
De la collection de perles – noires – servie ce jour-là par Walid Moallem, on ne retiendra ici, faute de place, que les plus énormes. S’impose à la toute première place ce renversant déni de la géographie, mieux, de la géopolitique, par lequel la Syrie, en réponse aux malveillantes critiques et sanctions européennes dont elle se dit l’innocente victime, décide d’oublier désormais que le Vieux Continent existe sur la carte. Tant de masochiste cécité devrait-elle surprendre ? Oui et non. Avec une portion notable de son territoire occupée par Israël, avec surtout ses rêves d’union pansyrienne, le régime de Damas peut-il vraiment se permettre d’occulter la géographie? C’est bien ce qu’il fait pourtant, dès lors qu’il s’agit de ces frontières libanaises qu’il se refuse obstinément à reconnaître.
Recalé en géo, le Baas aurait-il plus de chance en histoire ? Pas l’histoire récente, du moins, si l’on en juge par la légèreté avec laquelle le président syrien met actuellement en jeu ses relations tant politiques que sécuritaires avec le voisin turc, devant la puissance duquel avait dû s’incliner son père et prédécesseur, l’ombrageux Hafez el-Assad. Les tout derniers mouvements de l’armée syrienne, à un jet de pierre des camps de réfugiés aménagés en territoire turc, laissent déjà craindre un éventuel incident frontalier. Non moins lourds de conséquences pourraient être cependant les griefs adressés aux donneurs de leçons turcs, qui, par souci de stabilité, prêchent inlassablement la conciliation et la réforme. Fort imprudente paraît, dès lors, cette peu courtoise évocation, faite au cours de cette conférence de presse, des chiens qui aboient tandis que passe imperturbablement la caravane, quand on se souvient que tout au long de la crise syrienne c’est bien la même et incontournable Turquie qui, avec le plus de constance, aura donné de la voix...
Ignorant – fort prudemment cette fois – une Amérique demeurée effectivement en retrait de l’Europe, le chef de la diplomatie syrienne aura généreusement cité le Liban aux côtés de la Russie, de la Chine et des autres États amis hostiles à toute résolution de l’ONU condamnant la répression en cours. Hommage superflu, dans la mesure où aucun gouvernement libanais, de quelque bord qu’il fût, n’eut été de taille à s’associer à pareille condamnation. Hommage largement mérité, en revanche, au plan de cette même communication où l’on a vu briller avec tant d’éclat Walid Moallem. Car dans le Liban d’aujourd’hui, il suffit d’une requête de l’ambassadeur d’Iran pour faire interdire la projection d’un documentaire. Et pour son coup d’essai, on y voit un ministre de l’Information conseiller aux médias de s’adonner à l’autocensure. Voilà bien ce qui s’appelle voisiner honorablement avec ce
grand humaniste de Staline.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


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