Je n’ai pas d’autre ennemi à craindre que la peur
F-L Knowles (La Peur)
Durant près d’un demi-siècle elle a habité le peuple de Syrie : peur des oreilles indiscrètes recrutées en masse par les diverses et tentaculaires polices secrètes, peur du mot imprudemment lâché dans un accès de ras-le-bol, peur des arrestations nocturnes sans le moindre mandat, peur de la détention sans jugement, peur de disparaître comme tant d’autres sans même laisser de traces.
Et puis, par un jour de mars, elle s’est effondrée à la manière de ces barrages usés par les ans, minés par les flots trop longtemps contenus qui, soudain, se répandent partout en tourbillons rageurs, emportant tout sur leur passage. Tout, y compris ces nouveaux, inédits et très réels motifs d’épouvante qu’ont été, que restent les tirs systématiques sur des manifestants désarmés, les matraquages à mort, les villes et villages investis par les tanks, les rafles et l’exode, les tortures et les mutilations. Non seulement la terreur étatique a perdu tout effet dissuasif, mais elle ne cesse au contraire de stimuler l’agitation. Il en va de même d’ailleurs de ces équivoques réformes et fantomatiques amnisties épisodiquement concédées, mais en vain, par le régime de Damas.
Par une extravagante application de la loi des vases communicants, c’est au Liban qu’est venue chercher asile cette peur répudiée en masse par nos voisins : peur diffuse des lendemains incertains, anxiété face à la perspective d’un saut dans l’inconnu, encore qu’on a du mal à imaginer quelle nuisance inédite pourraient encore nous réserver les successurs éventuels du pouvoir baassiste. Cela dit, on ne s’apitoiera pas trop sur les forces politiques tirant l’essentiel de leur poids et de leur influence de leur vassalité au pouvoir syrien, et qui vivent mille affres car ayant gros à perdre, elles aussi, dans la sanglante partie qui se joue outre-frontière. Remarquable en revanche est l’extrême circonspection qu’observe le camp réfractaire à l’hégémonie syrienne et dont un des piliers, le courant du Futur, s’est vu pourtant accuser par les autorités de Damas de prêter main-forte aux insurgés.
Cette réserve pourrait certes se justifier par le fait que quiconque n’a cessé de se plaindre des ingérences d’autrui dans ses affaires intérieures serait bien mal venu de lui rendre la pareille : surtout quand il n’en a pas réellement les moyens. Ce serait toutefois oublier une motivation considérablement plus puissante, et c’est la prudence non plus politique mais physique que commande un long et fort éloquent passé de terreur et de violences. Que Saad Hariri ait apparemment de sérieuses raisons de craindre pour sa vie, et que pour cette raison il soit calfeutré dans sa résidence parisienne où il tient conseil avec ses alliés est déjà assez choquant. Mais que d’aucuns y voient motif à réjouissance et même matière à tartarinades, qu’ils se vantent en effet de lui avoir souverainement délivré, tantôt un billet aller simple et tantôt un ticket d’internement, est carrément indécent.
Non moins glorieux est ce nouveau gouvernement libanais appelé à servir de vulgaire sac de sable à un pouvoir syrien fortement contesté du dedans et chaque jour davantage discrédité au dehors. C’est à ce gouvernement-là pourtant que le chef de l’État décernait, l’autre jour, le label de qualité cent pour cent nationale. S’il est une chose, une seule, qui ne donne pas peur dans notre pays, c’est bien le ridicule.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Et puis, par un jour de mars, elle s’est effondrée à la manière de ces barrages usés par les ans, minés par les flots trop longtemps contenus qui, soudain, se répandent partout en tourbillons rageurs, emportant tout sur leur passage. Tout, y compris ces nouveaux, inédits et très réels motifs d’épouvante qu’ont été, que restent les tirs...

