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... Et comme par magie, la placide, la poussive tortue se mua soudain en lièvre bondissant, passant tel l’éclair la ligne d’arrivée. Enfin doté depuis lundi d’un gouvernement, le Liban s’en porte-t-il vraiment mieux pour autant ?

 

Il serait bien difficile de le croire, tant suscite de questions cet accouchement au forceps, pratiqué dans la plus grande urgence au terme des cinq mois d’âpres marchandages sur la répartition du magot ministériel qui a mis aux prises les diverses composantes de l’équipe Mikati. Sur l’auteur de ce coup de baguette magique, pour le moins, il n’y a pas l’ombre d’un mystère. À plus d’une reprise le président Bachar el-Assad a incité ses alliés libanais à hâter la formation du gouvernement ; à peine était-ce chose faite que le raïs syrien multipliait les congratulations aux dirigeants locaux, alors que le temps et le loisir lui avaient manqué pour prendre les communications téléphoniques répétées et angoissées du secrétaire général de l’ONU.


Pour satisfaire l’impérieux souhait syrien, on aura effectivement mis les bouchées doubles et accumulé les facteurs de déséquilibre, tels ceux-ci : une belle collection de candidats malheureux aux dernières législatives, que récompense de leur zèle partisan un joli maroquin; une surreprésentation des sunnites de Tripoli, laquelle a pour effet de marginaliser, gratuitement de surcroît, une communauté implantée surtout à Beyrouth et à Saïda ; et une entorse, la première depuis l’entrée en vigueur de la Constitution de Taëf, de la règle de la parité entre les deux principales branches de l’islam, opérée au bénéfice apparent, mais seulement apparent, des mêmes sunnites. Car tant d’application ne suffit guère pour faire de Nagib Mikati le roi des sunnites du Liban. Tout aussi factice, au demeurant, est cette admirable abnégation dont se parent abusivement les partis chiites en se dessaisissant d’un des portefeuilles que leur garantissait ladite parité : en sacrifiant un ministre d’État sur l’autel de l’intérêt public, c’est sur l’État tout entier en effet que comptent bien faire main basse le Hezbollah et ses alliés. Tant qu’à parler de ministres d’État, et pour couronner la pantalonnade, on aura eu droit à l’incroyable spectacle d’un ministrable rendu furieux par le strapontin qui lui était dévolu, et qui s’est défoulé en envoyant ses fidèles perturber, à l’aide de pneus incendiés, la circulation sur deux grands axes routiers.


Quant aux raisons de la hâte syrienne, elles sont évidentes. Qu’il redoute une aggravation de la situation interne en Syrie, ou qu’il soit assuré de contrôler celle-ci après les opérations militaires d’envergure contre les zones rebelles, le régime baassiste est invariablement un grand blessé, et à tout grand blessé il faut nécessairement une béquille. Que le Liban soit l’otage du Hezbollah et de la Syrie, comme le déplorait hier un porte-parole du 14 Mars, le fait n’est guère nouveau en réalité, puisqu’il y a des décennies qu’est exercé, sous diverses formes, pareil chantage. Ce qui vient tout de même de changer, c’est le caractère légal (mais nullement légitime pour autant) que confère à une capacité de nuisance, déjà redoutable, l’émergence d’un gouvernement libanais congénitalement acquis à la Syrie.


D’autant plus préoccupante demeure la nuance qu’une béquille, cela peut aisément se transformer en gourdin. À défaut de déstabiliser sérieusement Israël comme il menaçait récemment de le faire s’il était poussé dans ses derniers retranchements, le pouvoir syrien est notoirement capable de tenir parole au Liban et d’y créer un foyer de diversion, surtout si ses alliés sont installés aux postes de commande. C’est dire que la tâche que s’est assignée Nagib Mikati a tout l’air d’une mission impossible. Ami personnel de Bachar el-Assad et détenteur, dans le même temps, d’énormes intérêts et de solides amitiés en Occident comme dans les monarchies pétrolières arabes, brandissant son appartenance au centre, le Premier ministre en vient à pratiquer ce qui ressemble fort à un dédoublement de personnalité. C’est en effet la chose et son contraire que dit le chef d’un gouvernement dominé par le Hezbollah et consorts, mais qui se fait fort de ne pas faire basculer le Liban dans le camp radical. Qui réaffirme la fidélité du pays à des engagements internationaux que récusent précisément, avec la plus grande virulence, les hommes forts de son propre cabinet.


Particulièrement épineuse promet d’être la position officielle par rapport au Tribunal spécial pour le Liban. C’est au bloc des adversaires déclarés du tribunal qu’a été funestement attribué le département de la Justice. C’est à un homme de loi et de conscience, à un vieux militant des droits de l’homme qu’échoit fort heureusement, en revanche, le brûlant portefeuille.
Dédoublement, qu’on vous disait...

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

... Et comme par magie, la placide, la poussive tortue se mua soudain en lièvre bondissant, passant tel l’éclair la ligne d’arrivée. Enfin doté depuis lundi d’un gouvernement, le Liban s’en porte-t-il vraiment mieux pour autant ?
 
Il serait bien difficile de le croire, tant suscite de questions cet accouchement au forceps, pratiqué dans la plus grande urgence au terme des cinq mois d’âpres marchandages sur la répartition du magot ministériel qui a mis aux prises les diverses composantes de l’équipe Mikati. Sur l’auteur de ce coup de baguette magique, pour le moins, il n’y a pas l’ombre d’un mystère. À plus d’une reprise le président Bachar el-Assad a incité ses alliés libanais à hâter la formation du gouvernement ; à peine était-ce chose faite que le raïs syrien multipliait les congratulations...