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À propos d’artisans

On attendait du rêve, du strass, du glam, des paillettes. On attendait de l'émotion, de grands moments, un événement qui sorte de l'ordinaire. Mais la 35e cérémonie des Césars fut tristoune. Les gens du cinéma étaient entre soi. Pas d'effort à faire, ni capillaire ni vestimentaire. Et si Laetitia Casta a fait jaser à cause d'une robe pas très heureuse bien que spectaculaire, du moins a-t-elle eu le mérite de bousculer quelque chose. Sommes-nous blasés ou est-ce le siècle qui décline ? Peut-être les deux à la fois. Ici la reprise s'annonce lente, et là une rhétorique guerrière refait surface. Qui a envie de bâtir sur de l'incertitude ?
En tout cas, Le Chant des artisans entonné aux Césars en hommage aux chevilles ouvrières du 7e art était bien trouvé. « Artisan » est l'autre nom du comédien. Il venait rappeler l'évidence qu'aucune création ne peut aboutir sans savoir-faire. Après le règne de la machine, la main reprend la main et les tâcherons de la belle ouvrage regagnent le haut de l'échelle. Parmi les artisans que j'ai connus, il y avait un cordonnier qui faisait à l'infini la même forme de soulier, les trois mêmes clous serrés entre les dents. Et dans la même odeur de cuir et de colle, il modelait la peau sur l'embauchoir écrasant ses clous en cadence, absent à tout le reste. La couturière aussi, avec au poignet ce bracelet d'acier couronné d'une houppe de velours incarnat hérissée d'épingles. Les épingles allaient du bracelet à ses lèvres où elles attendaient leur tour d'aller fixer l'ourlet. J'ai connu des rétameurs déformés par le saturnisme, des typographes aux mains noires de mots et d'encre, des potiers aux doigts d'argile, des photographes à l'argentique aux ongles jaunis par l'acide. C'étaient des gens heureux du bonheur que procure ce don permanent qui s'incarnait en eux. Les artisans sont des gestes devenus mémoire, des médiateurs entre l'idée et la forme, des passeurs de civilisation.
L'époque nous invite à redonner aux choses le temps de se faire. Cette lenteur bénéfique nous réapprendra le désir, l'impatience et cette capacité d'émerveillement perdue devant l'inflation de prodiges. Vive donc les faiseurs, les fileurs, les polisseurs, les inlassables remetteurs sur le métier du même ouvrage, les répétiteurs des mêmes gestes jusqu'à ce que perfection s'ensuive. Ils sont les conservateurs de nos gestes perdus. Il serait bon de voir le Liban revaloriser ses artisans et leur rendre hommage. Confinés dans leurs petits ateliers, les gens de « petits métiers » disparaissent, et avec eux disparaît la mémoire des mains  ■
On attendait du rêve, du strass, du glam, des paillettes. On attendait de l'émotion, de grands moments, un événement qui sorte de l'ordinaire. Mais la 35e cérémonie des Césars fut tristoune. Les gens du cinéma étaient entre soi. Pas d'effort à faire, ni capillaire ni vestimentaire. Et si Laetitia Casta a fait jaser à cause d'une robe pas très heureuse bien que spectaculaire, du moins a-t-elle eu le mérite de bousculer quelque chose. Sommes-nous blasés ou est-ce le siècle qui décline ? Peut-être les deux à la fois. Ici la reprise s'annonce lente, et là une rhétorique guerrière refait surface. Qui a envie de bâtir sur de l'incertitude ? En tout cas, Le Chant des artisans...
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