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Macadam

En ce moment, à Beyrouth, les balayeurs balayent des fleurs. Difficile à croire, ce petit miracle de rien du tout signifie simplement que nos yeux recommencent à s'ouvrir. Et ça, c'est géant. Dépassés nos problèmes au ras des pâquerettes, les vulgaires chamailleries de nos édiles, le sang un peu trop vif de leurs partisans désœuvrés, le danger ridicule et permanent auquel ils nous exposent pour d'obscures questions d'honneur un peu trop chatouilleux, nous pouvons enfin lever le nez en marchant. Pour découvrir que, brusquement, tout a fleuri. Des essences indéfinies déversent quantité de clochettes roses ou jaunes, bleues ou blanches, inondant les trottoirs de couleurs sans cesse renouvelées. Me revient une image du centre-ville de ma petite enfance : celle du fleuriste vidant l'eau de ses vases sur le trottoir en pente, et l'eau chargée de pétales, qui serpentait lentement entre les carreaux disjoints.
En ce moment, quand il m'arrive d'arpenter les rues de la ville, je pense irrésistiblement à ce passage du Voyage en Orient où Lamartine décrit la colline de Mar Mitr (cette voie coincée aujourd'hui entre l'ABC et le Spinneys) comme une villégiature qui étalait en pente douce jusqu'à la mer ses figuiers, ses hespéridés, ses vignobles et ses parfums entêtants. Il est vrai que Beyrouth est désormais bien pauvre en parcs et en espaces verts au sens où l'entendent les urbanistes. Il est vrai que les promoteurs sont sans pitié pour les arbres centenaires, rescapés de jardins détruits pour finir arrachés par des chantiers sans états d'âme. Il est vrai que de temps en temps il prend à un Haussmann du cru de raser un jardin public pour y incruster un parking. Mais le terreau de Beyrouth est étonnamment fertile.
Pendant la guerre civile, le no man's land qui s'était créé sur la route de Damas, ligne de front entre les deux parties de la ville, avait été baptisé « la ligne verte ». Là était l'empire des lilas de Perse, ces fougères géantes à la sève si amère, dit-on, qu'on tapisse les greniers de leurs branches pour éloigner les insectes. Là était le royaume des bougainvillées, des rhododendrons, des jacarandas, du ficus gras et du jasmin qui exhalait les soirs d'été ses arômes incongrus parmi les bombes. Cet enchevêtrement sauvage formait une jungle qui de toute façon imposait déjà sa loi.
Le droit ayant repris ses droits, tout a été progressivement défriché. Cette végétation, sournoise complice de la guerre, a du céder la place à des espèces plus civilisées, des coquettes de jardins, tel le laurier rose qui s'en donne à cœur joie sur les terre-pleins inondés de soleil, et mange sur les voies tant qu'on oublie de l'élaguer.
Sous le macadam de Beyrouth bouillonne un terreau ocre d'une fécondité surprenante, un amas résiduel de villes empilées et de règnes déchus, de générations défuntes, de déchets, de rejets, d'émergences et d'engloutissements. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on tente de planter ou d'éradiquer, la ville produit à son rythme sa propre végétation, dédaigneuse de nos choix, heureux ou malheureux. Dans chaque bourgeon survit un concentré d'histoire ■
En ce moment, à Beyrouth, les balayeurs balayent des fleurs. Difficile à croire, ce petit miracle de rien du tout signifie simplement que nos yeux recommencent à s'ouvrir. Et ça, c'est géant. Dépassés nos problèmes au ras des pâquerettes, les vulgaires chamailleries de nos édiles, le sang un peu trop vif de leurs partisans désœuvrés, le danger ridicule et permanent auquel ils nous exposent pour d'obscures questions d'honneur un peu trop chatouilleux, nous pouvons enfin lever le nez en marchant. Pour découvrir que, brusquement, tout a fleuri. Des essences indéfinies déversent quantité de clochettes roses ou jaunes, bleues ou blanches, inondant les trottoirs de couleurs sans cesse renouvelées. Me revient une image du...
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