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La stratégie du barrage

Tous deux se disaient, avec une belle arrogance, parfaitement immunisés : l’un contre le virus de l’infiltration ennemie, et l’autre contre ce coquin de pollen printanier qui, en quelques mois, a littéralement révolutionné le monde arabe.

 

Le premier vient tout juste de reconnaître que des agents ennemis avaient bel et bien réussi à se faufiler dans les rangs de sa divine milice. Ces individus auraient œuvré pour la CIA, ce qui est sans doute moins énorme que s’il se fut agi du Mossad israélien : lequel Mossad, comme on sait, a noyauté plus d’une formation politique alliée au Hezbollah. Pour embarrassants que restent tout de même les faits, l’arrogance demeure intacte, puisque le parti de Dieu, en bon État dans l’État, se charge lui-même de l’enquête.


Bachar el-Assad, à son tour, est bien obligé de reconnaître que la contestation populaire à laquelle fait face son régime n’est pas que pur complot exécuté par des bandes armées, comme le prétend inlassablement la propagande officielle syrienne. Le signe le plus spectaculaire en est le feu vert donné à cette réunion publique de membres de l’opposition, la première du genre depuis bien longtemps, qui s’est déroulée lundi dans un palace de Damas. Tant de réalisme, encore que fort tardif, n’était guère innocent, bien sûr. À première vue en effet – mais à première vue seulement – le président syrien peut se féliciter d’avoir suscité une division de l’opposition : à l’hôtel Sémiramis des modérés appelant au passage pacifique d’une dictature à un État de droit ; et, dans leur exil londonien ou autre, des jusqu’au-boutistes jugeant inutile, contre-productive et même dangereuse toute tractation avec une tyrannie policière absolument incapable de se réformer et qui poursuit implacablement d’ailleurs une féroce répression.


Ce serait perdre de vue cependant les conditions proprement draconiennes posées par ces modérés, dont de nombreux ont passé des années au fond d’un cachot, à tout dialogue avec les autorités : droit de manifester pacifiquement sans autorisation préalable, arrêt total des brutalités policières et retrait des forces militaires des villes et villages, enquête indépendante sur les atrocités commises contre les contestataires, retour des réfugiés à leurs habitations, liberté de couverture pour les médias étrangers, et on en passe. Or on voit mal le régime accéder à de telles exigences qui, en effet, équivaudraient pour lui à se saborder. Plus probablement, celui-ci se soucie surtout de gagner du temps, dans l’espoir que quelque crise régionale ou internationale vienne détourner de Syrie les feux de l’actualité.


À ce jeu-là cependant, le pouvoir des Assad n’a d’autre stratégie que celle du barrage, et sur ce plan aussi il paraît avoir marqué quelques points. Bien qu’imposantes, les démonstrations n’ont jamais pu déborder sur le centre de Damas ou d’Alep : en lieu et place d’une place al-Tahrir abritant, telle celle justement célèbre du Caire, des centaines de milliers de personnes et propre à faire baisser les bras à tout tyran, ce sont des rassemblements dispersés en divers points du territoire qui ont lieu depuis. C’est aussi l’apparition d’un Benghazi syrien, d’un réduit inviolable, d’un sanctuaire capable d’héberger en toute sécurité les transfuges de l’armée qu’est parvenu à empêcher le régime, en y mettant d’ailleurs le prix, en menant de vastes expéditions militaires contre les foyers d’agitation, en bordure des trois frontières jordanienne, libanaise et turque.


S’il est une chose toutefois contre laquelle les barrages s’avèrent impuissants, c’est la poursuite, vaille que vaille, des manifestations. À en croire Alain Juppé, Bachar el-Assad a dépassé le point de non-retour. Il n’est pas le seul. Comment en effet l’opposition pourrait-elle se résigner à passer aux pertes et profits l’énorme tribut de sang versé à ce jour ?

 

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Tous deux se disaient, avec une belle arrogance, parfaitement immunisés : l’un contre le virus de l’infiltration ennemie, et l’autre contre ce coquin de pollen printanier qui, en quelques mois, a littéralement révolutionné le monde arabe.
 
Le premier vient tout juste de reconnaître que des agents ennemis avaient bel et bien réussi à se faufiler dans les rangs de sa divine milice. Ces individus auraient œuvré pour la CIA, ce qui est sans doute moins énorme que s’il se fut agi du Mossad israélien : lequel Mossad, comme on sait, a noyauté plus d’une formation politique alliée au Hezbollah. Pour embarrassants que restent tout de même les faits, l’arrogance demeure intacte, puisque le parti de Dieu, en bon État dans l’État, se charge lui-même de l’enquête.
Bachar el-Assad, à son tour, est bien obligé de...