Journée test des plus concluantes, aussi, que ce premier vendredi d'avril en Syrie, lequel suivait de peu la tardive et plutôt décevante intervention publique du président Bachar el-Assad devant l'Assemblée du peuple. Trop peu, trop tard : les vagues promesses de réformes formulées par le raïs n'ont visiblement pas amadoué une opposition qui donne l'impression d'avoir déjà franchi le point de non- retour. Et l'annonce, le lendemain, de la création de commissions spéciales, chargées théoriquement de préparer lesdites réformes, n'a fait qu'exacerber les esprits, tant il est évident que pour le régime baassiste, la levée, entre autres mesures d'exception, de la loi d'urgence n'a précisément rien d'urgent...
Ce triste constat laisse craindre qu'à moins de développements majeurs, la spirale agitation-répression n'est pas près d'être enrayée. Or, à mesure que montent les folles enchères du sang, va devoir s'imposer, aux dirigeants de Damas comme aux gouvernements du monde, cette question d'une terrible simplicité : à partir de quel seuil le bilan des victimes cesse-t-il d'être, aux yeux de l'opinion publique mondiale, une regrettable tragédie locale pour devenir objet de vaste indignation réclamant une action internationale ?
Et de se borner à tirer à balles réelles sur les manifestants désarmés peut-il vraiment s'avérer plus bénin, à la longue, plus tolérable que de recourir à l'artillerie lourde et à l'aviation ?
Sur ce point précis, la situation actuelle ne manque pas d'une sidérante ironie. Ainsi, dans son discours de mercredi, le président Assad, ignorant superbement le mécontentement d'une partie notable de ses propres sujets, ne s'est pas privé d'attribuer à la terre entière la responsabilité des événements qui secouent la Syrie. États lointains et États voisins, sans plus de précisions, ont été accusés d'aider les conspirateurs de l'intérieur. Or les faits montrent au contraire qu'au risque de paraître pécher par excès d'indulgence, nul de ces États, qu'ils soient voisins ou lointains - et sans omettre même Israël -, ne semble particulièrement désireux, pour le moment du moins, de voir s'effondrer le régime syrien, généralement par crainte d'une relève plus turbulente encore. L'Amérique a donné le ton en excluant toute intervention militaire à la libyenne. Et la France a souligné que chaque pays en crise constituait un cas spécifique. On aura même vu le roi d'Arabie saoudite faire part au téléphone de ses vœux de stabilité au président syrien. Explication : Damas, prenant le contre-pied de ses alliés d'Iran et du Hezbollah, a qualifié de légal le récent déploiement de troupes saoudites dans le royaume de Bahreïn en proie à une insurrection chiite.
Voilà ce qui s'appelle un prêté pour un rendu. Mais pour que soit enfin prêtée l'oreille aux cris de liberté, faut-il absolument que se poursuive la folle montée des enchères du sang ?
Issa Goraieb
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