La communication ce n'est pas tout, cependant. Et il y a fraude - bien qu'involontaire - sur la qualité de la marchandise quand, bon an mal an, et à l'approche de la saison touristique, les trublions s'appliquent à offrir au monde une tout autre image du Liban que celle, idyllique, où se conjuguent mer et montagne, hospitalité et joie de vivre, soleil éclatant et folles nuits. Cette image-là est en effet celle d'un pays où ce qui eut pu passer pour un joyeux et inoffensif désordre n'est en réalité que périlleuse aventure et insécurité latente. Où un tiers de siècle après l'indépendance, la perception de l'identité nationale n'est toujours pas la même pour tous, où la vérité sur une longue série d'assassinats politiques est à son tour une pomme de discorde. C'est l'image, guère rassurante pour les visiteurs, d'un pays où existe un État dans l'État, où une armée privée est capable d'en imposer même à l'armée régulière. Où l'autorité légale n'est pas seule à surveiller le mouvement des voyageurs à l'aéroport de Beyrouth. Où peuvent disparaître sans laisser de traces des fonctionnaires dudit aéroport. Où des régions entières échappent de toute manière au contrôle effectif et exclusif de l'État et où tout un escadron de routards estoniens à vélo peut lui aussi s'évanouir dans la nature, incroyable épisode rappelant les pires moments de la guerre de quinze ans.
L'image du Liban que veulent marketiser ces faux révolutionnaires (mais très authentiques saboteurs), c'est celle d'un brûlot qui aurait pour vocation d'enflammer toute la région : de libérer la Palestine alors que leurs patrons iranien et syrien ne se hasardent à guerroyer eux-mêmes que par procuration ; de prêcher la révolte dans plus d'un pays arabe dans le même temps qu'ils font l'impasse sur l'impitoyable répression pratiquée à Téhéran ou à Deraa. Non contente de s'arroger l'initiative en matière de défense, la milice va jusqu'à prétendre tracer la politique étrangère du Liban en s'identifiant ouvertement aux insurgés de Bahreïn, attirant ainsi sur la masse des expatriés libanais - surtout, les chiites - des mesures de rétorsion de la part de ce royaume : riposte à laquelle risquent fort de s'associer les autres États pétroliers du Golfe.
C'est à une allure vertigineuse qu'est en train de changer, autour de nous et même tout près de nous, un paysage politique et institutionnel longtemps figé, pétrifié, où l'on voit s'effondrer ou vaciller sur leurs bases les dynasties gouvernantes, où les régimes les plus fossilisés en sont à promettre, sous la pression populaire, augmentations de salaire, levée de l'état d'urgence et libéralisation de la presse. Mais quel changement pourrait-il nous restituer le Liban, séduisant en diable, du clip de CNN ?
À vos pupitres, créateurs de pub : ce sont en priorité les Libanais eux-mêmes qu'il faudrait amener à aimer le Liban.
Issa Goraieb


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