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Des âmes et des hommes

Plus que jamais en ces temps de fracture nationale, Dieu garde les profanes que nous sommes de toute polémique à connotation religieuse, et à plus forte raison théologique. Il serait bon néanmoins que la même retenue soit requise des hommes qui ont charge d'âmes.

 

Non point bien sûr que la politique doive être domaine interdit aux religieux. Ce serait carrément impensable dans un pays comme le nôtre où plus d'un grand chef spirituel, chrétien ou musulman, a marqué l'histoire de son empreinte. Et où bien trop souvent au demeurant, l'appartenance et l'allégeance du citoyen vont en priorité à la communauté. Pour sacrée que soit toutefois la liberté de croyance et de dogme, elle s'arrête, comme toute liberté, là où commence celle des autres. C'est particulièrement le cas quand le dogme ne se suffit plus des sphères célestes et qu'il prétend réglementer les affaires temporelles : celles des adeptes, bien sûr, mais aussi, ne serait-ce que par ricochet, celle des autres, tous les autres, comme cela arrive, sous nos yeux incrédules, aujourd'hui au Liban.


Tel est bien en effet le propos de cette théorie du vilayet e-faqih (en iranien dans le texte) devenue, avec l'armement du Hezbollah et le Tribunal spécial pour le Liban, un des principaux points de discorde entre Libanais. Ce terme (littéralement, vicariat du théologien juriste) constitue, comme on sait, le maître argument légitimant, sous le sceau de l'infaillibilité du guide suprême, une sorte de théocratie pontificale fondée à régir souverainement les affaires tant terrestres que spirituelles du peuple. Que les Iraniens eux-mêmes soient loin d'être d'accord sur cette doctrine, le fait est amplement illustré par l'agitation incessante qui règne depuis des mois dans leur pays. Que le même slogan soit brandi dans la mosaïque religieuse qu'est par définition notre pays, que même au sein de la communauté chiite l'unanimité soit loin d'être faite sur la question, est déjà plus corsé. Le comble cependant, c'est que l'on en vienne à ne souffrir aucune sorte de contestation, celle-ci étant considérée désormais en effet comme une intolérable atteinte à la foi même des chiites.


C'est ce pas intempestif qu'a franchi lundi un groupe d'ulémas du Djebel Amel, accusant par ailleurs quiconque réfuterait une telle rhétorique d'attiser les tensions sectaires et de se faire ainsi l'instrument des complots ourdis par l'Amérique et Israël. Les mêmes accusations (mais le fait est devenu routinier) sont portées d'ailleurs - la boucle est bouclée - contre quiconque songerait à dénier à la résistance son monopole paramilitaire.


À ce sujet, il est pour le moins regrettable que les dignes ulémas, qui n'ont pas manqué pourtant d'appeler à l'adoucissement du discours public, aient cru bon de se placer, face aux caméras, sous une énorme inscription proclamant que les armes sont la parure des hommes. On l'aura compris, ce n'est évidemment pas au folklorique machisme des Libanais que fait référence une formule aussi erronée en regard du passé que périlleuse concernant l'avenir. Effroyable en effet est la somme de calamités qu'a attirées, ces dernières décennies, sur notre doux pays la logique des armes. Et à l'heure où les peuples arabes se décident enfin à secouer leurs chaînes, c'est achever une démocratie déjà bien malade que de s'obstiner à l'affubler d'un aussi sulfureux ornement.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Plus que jamais en ces temps de fracture nationale, Dieu garde les profanes que nous sommes de toute polémique à connotation religieuse, et à plus forte raison théologique. Il serait bon néanmoins que la même retenue soit requise des hommes qui ont charge d'âmes.
 
Non point bien sûr que la politique doive être domaine interdit aux religieux. Ce serait carrément impensable dans un pays comme le nôtre où plus d'un grand chef spirituel, chrétien ou musulman, a marqué l'histoire de son empreinte. Et où bien trop souvent au demeurant, l'appartenance et l'allégeance du citoyen vont en priorité à la communauté. Pour sacrée que soit toutefois la liberté de croyance et de dogme, elle s'arrête, comme toute liberté, là où commence celle des autres. C'est particulièrement le cas quand le dogme ne se suffit plus des...