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Les yeux de la révolution

Tyrannique, criminel, mafieux, terroriste et néanmoins clownesque par maints de ses aspects : en toute logique - et en toute justice -, le long règne de Mouammar Kadhafi ne pouvait être épargné par la tornade de liberté qui souffle en ce moment sur le monde arabe.

 

Unique, en vérité, est le cas de ce colonel qui s'est lui-même sacré roi des rois d'Afrique et qui, pour défendre son trône vacillant, ne lésine sur aucun moyen de répression - y compris les bombardements aériens - pour mater, dans un véritable bain de sang, son peuple en révolte. Choqué par une si féroce répression, le monde n'a pas manqué de fustiger le colonel mégalomane, qui s'est montré à la télévision hier incongrûment affublé d'un parapluie à bord d'une jeep découverte, avant de se répandre en promesses, mais aussi en menaces et ultimatums, à l'adresse des manifestants. Il reste que le monde n'a pas toujours bonne mémoire.


Car non seulement les puissances ont longtemps pratiqué une choquante distinction entre bons et mauvais despotes, passant toutes sortes d'abus aux premiers, qui se trouvaient être naturellement leurs alliés ; mais aveuglées par la fascination du dieu pétrole et des colossaux marchés d'armements, elles ont fait preuve, de surcroît, d'une coupable clémence envers les seconds, dès lors que ceux-ci, cédant à quelque coup de semonce tel le raid aérien US lancé en 1986 contre la Jamahirya, se disaient enfin gagnés à l'ordre international, rangés des affaires, bref assagis. Il aura ainsi suffi de quelques dizaines de millions de dollars versés aux familles de la tragédie de Lockerbie (une broutille pour ce régime immensément riche) pour que soit passée une charitable éponge sur un des épisodes les plus horribles de la guerre terroriste. Et pour qu'un Kadhafi, dont les méfaits au Liban ne se limitent guère à l'assassinat de son hôte officiel, l'imam Moussa Sadre, soit admis, avec tous les honneurs, à aller planter sa tente bédouine à Rome ou à Paris.


Comme Hosni Moubarak avant lui, le leader libyen n'aura pas manqué d'agiter, dans sa harangue d'hier, le spectre d'une prise du pouvoir par les islamistes. Mais peut-être ce genre d'épouvantail, longtemps brandi par plus d'une dictature, a-t-il sensiblement perdu de son pouvoir d'intimidation. Il n'est pour s'en convaincre que d'observer avec quelle conviction l'administration Obama, et avec elle l'Union européenne, voient surtout, dans les événements qui secouent le monde arabe, une vaste et légitime aspiration des masses à la liberté, la démocratie et la justice, plutôt qu'un déferlement des extrémismes religieux.


Or cette évolution, qui se trouve confortée par le profil étonnamment bas adopté par les Frères musulmans d'Égypte, pourrait bien s'avérer bénéfique pour une démocratie libanaise régulièrement en panne, du fait notamment des innombrables ingérences dont elle est l'objet. Bien davantage que de l'Égypte de Moubarak, celles-ci étaient le fait surtout, ces dernières années, de l'Arabie saoudite, de l'Iran et la Syrie. Le premier de ces pays a déjà entamé de timides réformes, mais il se trouve soudain fragilisé par la rébellion des chiites de Bahreïn, largement majoritaires dans ce minuscule royaume, laquelle risque fort de s'étendre à sa propre province orientale, gorgée de pétrole. L'Iran, lui, a beau se féliciter de l'actuelle vague de contestation arabe, dans laquelle il voit l'aube d'un Moyen-Orient entièrement islamique, il est lui-même miné par de graves divisions.


Affichant pour sa part une sérénité à toute épreuve, se réclamant sans cesse de son caractère laïc, le régime baassiste de Syrie devrait néanmoins garder un œil sur Manama et l'autre sur Tripoli : ici, en effet, le précédent d'une majorité religieuse s'insurgeant contre la loi dynastique d'une minorité ; et là, un cauchemardesque début de guerre civile. Mais, surtout, l'horreur que suscite un peu partout une répression dont il n'est plus possible, à l'ère des télévisions satellitaires, des caméras de téléphones mobiles, des Facebook et autres Twitter, de dissimuler la férocité sous la bonne vieille chape du silence médiatique.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Tyrannique, criminel, mafieux, terroriste et néanmoins clownesque par maints de ses aspects : en toute logique - et en toute justice -, le long règne de Mouammar Kadhafi ne pouvait être épargné par la tornade de liberté qui souffle en ce moment sur le monde arabe.
 
Unique, en vérité, est le cas de ce colonel qui s'est lui-même sacré roi des rois d'Afrique et qui, pour défendre son trône vacillant, ne lésine sur aucun moyen de répression - y compris les bombardements aériens - pour mater, dans un véritable bain de sang, son peuple en révolte. Choqué par une si féroce répression, le monde n'a pas manqué de fustiger le colonel mégalomane, qui s'est montré à la télévision hier incongrûment affublé d'un parapluie à bord d'une jeep découverte, avant de se répandre en promesses, mais aussi en menaces et...