Les Tunisiens, et après eux les Égyptiens, ont changé tout cela, finissant, à force de persévérance, par déboulonner, en l'espace de quelques semaines, deux présidents considérés pourtant comme inamovibles, en n'usant pour cela que de leurs gorges et de leurs pieds, même s'ils ont dû, trop souvent hélas, verser le tribut du sang. Non moins remarquable cependant, en matière d'innovation, est la manière dont l'armée égyptienne aura géré cette crise d'une gravité sans précédent, finissant à son tour par récupérer à son propre profit, pour le moment du moins, la révolution du Nil. Pour la première fois ainsi dans les annales de la région, un communiqué militaire numéro un, tel celui publié jeudi au Caire, n'annonçait nulle prise intempestive du pouvoir, nulle ruée de colonnes blindées vers le palais présidentiel. Les généraux se bornaient à indiquer qu'ils étaient réunis en session permanente, se posant en garants de la bonne fin des réformes promises (trop chichement, et bien trop tard) par Hosni Moubarak.
Tout aussi feutré, anodin pourrait-on même dire, était le communiqué numéro deux publié hier, et dans lequel la Grande Muette explicitait ces promesses tout en appelant la population à un retour rapide à la normale. Et c'est au vice-président désigné de fraîche date, Omar Souleimane, ancien patron des services secrets, les redoutables Moukhabarat, qu'il revenait, toujours hier, de donner lui-même lecture de ce qui aurait fait un très convenable communiqué numéro trois, puisqu'il faisait part du départ du raïs et de la remise au Conseil suprême des forces armées des mêmes prérogatives présidentielles déléguées la veille encore au dit vice-président. Solidaire d'un chef de l'État issu de ses rangs, comme cela se passe invariablement depuis le renversement de la monarchie en 1952, l'armée aura en même temps refusé de tirer sur la foule, finissant néanmoins par pousser respectueusement - mais fermement - vers la sortie celui qui n'était plus qu'un encombrant boulet.
L'armée qui a renversé la monarchie d'Égypte et donné à ce pays tous ses présidents pourra-t-elle se contenter, comme elle l'assurait dans le dernier de ses messages, du rôle de simple dépositaire des revendications populaires, d'honnête courtier n'aspirant qu'à protéger la marche vers la démocratie ? Acclamée par une population qui savoure, incrédule, sa propre victoire, couverte d'éloges tout au long de la crise par une Amérique pressée de voir mise en place une transition dans le bon ordre, tiendra-t-elle parole, respectera-t-elle les délais impartis à la réalisation des réformes, coiffée qu'elle demeure par des vétérans peu portés sur le changement, et à leur tête l'ex-ministre de la Défense le maréchal Tantaoui ? Reprise en main par ce qui était le principal pilier de l'establishment décrié, la révolution ne risque-t-elle pas d'être peu à peu confisquée ?
Ces interrogations ne hantent guère, comme on s'en doute, les seuls Égyptiens. Mais peut-être aussi ces inquiétudes pour une démocratie tout juste balbutiante se trouvent-elles tempérées, dans plus d'une capitale occidentale, par un certain soulagement qui n'ose trop dire son nom : jusqu'à nouvel ordre en effet, c'est le spectre du chaos qui, du coup, se trouve conjuré.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef