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Liberté surveillée

C'est moi, ou bien alors le chaos ! Plaidant sa cause sur les ondes des grandes chaînes de news américaines au moment même où il lançait ses spadassins en civil à l'assaut des manifestants de la place al-Tahrir, Hosni Moubarak n'a rien inventé en réalité, la formule n'ayant cessé en effet de faire recette dans cette partie du monde. Virtuose en la matière se sera d'ailleurs montré le régime des Assad qui, en dépit des revers essuyés ces dernières années, continue de se poser, de génération en génération, en seule alternative crédible à une mainmise des islamistes sur la Syrie.

Il fut un temps, pourtant, où il n'était même pas besoin pour les dictatures de vanter la marchandise, les puissances se chargeant de le faire pour elles. Dès le début de la guerre froide, par exemple, Il suffisait aux potentats du cru de se ranger ostensiblement sous la bannière étoilée pour accéder à la position de partenaire, d'associé aussi honorable que précieux, dans la défense du monde libre face à la menace communiste. Après l'effondrement du Pacte de Bagdad, c'est sur un Pacte islamique regroupant le Pakistan, l'Iran impérial et l'Arabie saoudite que se rabattaient les stratèges de Washington afin de contrer, cette fois, la vague nassériste qui déferlait sur le monde arabe. Et c'est la même parade religieuse que les Américains opposaient plus tard aux Soviétiques en Afghanistan en parrainant, armant et finançant une résistance qui a fini par produire deux nuisances aussi monstrueuses que les talibans et el-Qaëda.

Extraordinaires et même exceptionnels en soi, les événements d'Égypte ont ceci d'angoissant pour le monde extérieur qu'ils réactualisent, avec une acuité sans précédent, un cercle vicieux vieux de plus d'un demi-siècle mais que nul à ce jour ne s'est résolu à briser une fois pour toutes. Or l'enjeu est cette fois énorme, s'agissant en effet du plus grand et du plus populeux des pays arabes, d'un État dont le poids géostratégique ne souffre aucune comparaison dans cette partie du globe, d'une pièce essentielle dans le laborieux et fragile édifice de paix au Moyen-Orient et, last but not least, d'un allié privilégié des États-Unis.

Loin toutefois de forcer une option quelconque, la conjugaison d'autant de déterminants paramètres ne fait apparemment qu'aggraver le classique dilemme : si la dictature nourrit inévitablement les extrémismes, l'introduction à la démocratie n'est-elle pas à son tour une porte largement ouverte à l'avènement légal sur la scène politique d'idéologies réfractaires, par définition, à toute forme de pouvoir autre que celle qui serait exercée par les chefs religieux ? Le précédent de la boîte de Pandore iranienne ouverte en 1979 n'illustre-t-il pas les risques d'un aussi calamiteux retour de bâton ?

Et puisqu'il est question de l'Iran, le guide suprême de la révolution, l'ayatollah Khamenei, ne donne-t-il pas paradoxalement raison à Hosni Moubarak lorsqu'il ne voit dans l'actuelle révolution égyptienne, à laquelle participent pourtant les couches les plus diverses de la société de ce pays, que le prélude à un Moyen-Orient entièrement régi par la charia ? La solution pourrait-elle vraiment résider enfin, comme le laisse croire un sondage régional (made in Ankara, il est vrai), dans le modèle turc d'un islamisme modéré ?

Toutes ces interrogations expliquent le flottement qui a régné ces derniers jours dans plus d'une capitale occidentale, où les appels à une transition immédiate en Égypte ne vont pas cependant, pas encore du moins, jusqu'à l'exigence publique d'une démission, tout aussi immédiate, du président Moubarak. En attendant, c'est le vice-président Omar Souleiman qui fait figure d'interlocuteur privilégié de Washington, dans la perspective d'une transition pacifique vouée de toute manière (et dut en souffrir la démocratie) à être confiée aux bons soins d'une armée traditionnellement pépinière de présidents et fort experte dans l'art de la manœuvre, sinon de la duplicité, politique. Tour à tour, on l'aura vue en effet laisser le champ libre aux manifestants anti-Moubarak, autoriser, deux jours durant, le libre passage aux voyous lanceurs de pierres fidèles au président, pour finir par préserver de toute menace ou perturbation la gigantesque foule rassemblée hier pour le Vendredi du départ.

On entendra encore sans doute bien de vertueuses péroraisons sur la marche des peuples vers la démocratie. Las, ce n'est pas ce printemps-ci que le kaki sera passé de mode.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
C'est moi, ou bien alors le chaos ! Plaidant sa cause sur les ondes des grandes chaînes de news américaines au moment même où il lançait ses spadassins en civil à l'assaut des manifestants de la place al-Tahrir, Hosni Moubarak n'a rien inventé en réalité, la formule n'ayant cessé en effet de faire recette dans cette partie du monde. Virtuose en la matière se sera d'ailleurs montré le régime des Assad qui, en dépit des revers essuyés ces dernières années, continue de se poser, de génération en génération, en seule alternative crédible à une mainmise des islamistes sur la Syrie.Il fut un temps, pourtant, où il n'était même pas besoin pour les dictatures de vanter la marchandise, les puissances se chargeant de le faire pour elles. Dès le début de la guerre froide, par exemple, Il suffisait aux potentats du cru de...