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Centre de crise

Quand est insolemment dévoyée la démocratie, quand la règle du jeu se trouve carrément faussée par l'irruption de la force armée sur la scène politique, c'est inévitablement dans la rue que se trouve contestée l'alternance du pouvoir. Depuis les foules absolument sans précédent que mobilisa la révolution du Cèdre, ce sont les nostalgiques de la tutelle syrienne qui avaient accaparé la rue, squattant, des mois durant, le centre-ville de la capitale. Ce sont eux encore qui, de la rue, allèrent jusqu'à faire un véritable champ de bataille. Et ce sont toujours eux qui, hier encore, menaçaient de paralyser la vie publique si leurs exigences n'étaient pas satisfaites par ce même gouvernement Hariri dont ils devaient finir par avoir raison.

 

Si profond est l'actuel clivage sectaire que seuls les hypocrites s'offusqueront, ou même s'étonneront, des démonstrations de colère qui ont éclaté dans les régions à population sunnite, avant même l'issue des consultations parlementaires qui ont débouché sur le choix de Nagib Mikati pour former le nouveau gouvernement. Il y a des décennies déjà que l'élection d'un président de la République ne tient aucun compte des préférences des maronites, et plus généralement des chrétiens, pour tel ou tel candidat à la fonction. Il y a vingt ans que la présidence de l'Assemblée est exclusivement dévolue par la volonté souveraine et imparable des partis chiites à Nabih Berry. C'est bien la première fois cependant que cette même volonté pèse de manière aussi décisive et flagrante sur l'exclusion, hors du Sérail, d'une personnalité pouvant aisément prétendre, pourtant, au titre de champion des sunnites.


Nagib Mikati n'est pas néanmoins un illustre inconnu. La puissance financière de ce magnat des télécoms, elle-même garante de solides contacts arabes et occidentaux, ne le cède en rien à celle du clan Hariri. Ami personnel du président syrien Bachar el-Assad, il pourrait, soutiennent les indécrottables optimistes, avoir une heureuse influence sur la politique syrienne à l'égard du Liban. À l'appui de sa cause, il est parfaitement en droit par ailleurs de rappeler sa très honorable performance à la tête du gouvernement de transition formé au lendemain de l'assassinat de Rafic Hariri et qui présida aux élections législatives de 2005.


Tout cela est fort bon, certes, mais c'est loin d'être assez. Pour commencer, le Premier ministre désigné aura fort à faire pour gagner l'agrément de sa propre communauté, car si le Courant du futur a opportunément mis fin à l'agitation dans la rue, il n'en écarte pas moins toute participation à la future équipe. Il lui faudra, avec la même urgence, se débarrasser de l'étiquette d'homme du Hezbollah : laquelle, en dépit de ses dénégations, en dépit aussi de celles prodiguées en renfort hier par un Hassan Nasrallah faisant assaut de modération, lui colle obstinément à la peau. Les puissances étrangères n'ont pu que prendre note, hier, de la nouvelle donne au Liban. Mais l'Amérique s'est alarmée d'une emprise de la milice sur le gouvernement du Liban, dénonçant les actes d'intimidation et de coercition qui l'ont préparée et mettant en garde contre l'impact d'un tel développement sur les relations bilatérales. À son tour, c'est un message assez abrupt (un tantinet humiliant, même) que la France de Nicolas Sarkozy, pourtant pionnière de l'ouverture occidentale sur la Syrie, a adressé à Mikati en lui conseillant de former son gouvernement à l'abri de toute ingérence étrangère...


C'est surtout aux Libanais cependant que Nagib Mikati est tenu de démontrer le bien-fondé de cette appartenance au centre dont il se réclame avec tant d'insistance. Or on peut se demander s'il reste encore un centre après le lent mais inexorable glissement vers le camp prosyrien de Walid Joumblatt, Damas ne tolèrant guère en effet de la part de ses amis, anciens ou nouveaux, les demi-mesures (que ce triste itinéraire se soit soldé par l'éclatement de la Rencontre démocratique que présidait le leader druze ne peut que faire honneur aux quelques députés de ce bloc demeurés ouvertement fidèles à leurs convictions). On peut s'interroger de même sur l'innocence de l'expérience centriste que croyait pouvoir tenter le président de la République en repoussant d'une semaine des consultations qui favorisaient clairement Saad Hariri : cela afin de laisser toutes ses chances à une fantomatique initiative turco-qatarie qui n'aura été en somme qu'une lénifiante diversion mise à profit pour inverser, par tous les moyens, la tendance.


Une question pour finir : peut-on vraiment se positionner au centre quand il s'agit, comme en ce moment, soit de défendre, soit de vouer aux enfers le Tribunal spécial et les engagements internationaux contractés à ce sujet par le Liban ? Entre le pour et le contre, entre l'espoir d'une justice internationale et la licence de tuer encore et encore, quel juste milieu pourra donc proposer, le moment venu, Nagib Mikati ?

 

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Quand est insolemment dévoyée la démocratie, quand la règle du jeu se trouve carrément faussée par l'irruption de la force armée sur la scène politique, c'est inévitablement dans la rue que se trouve contestée l'alternance du pouvoir. Depuis les foules absolument sans précédent que mobilisa la révolution du Cèdre, ce sont les nostalgiques de la tutelle syrienne qui avaient accaparé la rue, squattant, des mois durant, le centre-ville de la capitale. Ce sont eux encore qui, de la rue, allèrent jusqu'à faire un véritable champ de bataille. Et ce sont toujours eux qui, hier encore, menaçaient de paralyser la vie publique si leurs exigences n'étaient pas satisfaites par ce même gouvernement Hariri dont ils devaient finir par avoir raison.
 
Si profond est l'actuel clivage sectaire que seuls les hypocrites s'offusqueront,...