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Pertes et profits

Notre charmant pays, que nous nous plaisons à imaginer comme une somptueuse mosaïque culturelle, est aussi celui de toutes les contradictions. On avait beau le savoir, c'est pourtant un lot supplémentaire de paradoxes qu'offre à la réflexion l'implosion du cabinet dit d'unité nationale.

À tout seigneur tout honneur, c'est le cas Hariri qui s'impose en premier. Voilà bien en effet un jeune responsable libanais peut-être bien fragilisé au plan intérieur par ses déboires gouvernementaux mais qui, pour cette raison précisément, n'en acquiert que plus de poids auprès des sphères internationales. En témoignent les nombreuses et très vigoureuses marques de soutien que lui ont aussitôt prodigué l'ONU et la plupart des capitales occidentales ou proche et moyen-orientales. Pour tous ceux-là en effet, le chef du gouvernement déchu se trouve incarner en ce moment la courageuse et inlassable quête libanaise d'indépendance, de souveraineté, de sécurité et de justice : aspirations toutes liées, de manière plus étroite que jamais, au cours imperturbable d'une justice internationale dont on escompte qu'elle mettra fin à la révoltante impunité dont jouissent, dans cette partie du monde, les assassins et leurs commanditaires.

Maintenant qu'a capoté l'initiative syro-saoudite et que reprend le bras de fer entre les deux garants arabes de la stabilité au Liban, c'est aux yeux de ses propres parrains de Riyad que Saad Hariri revêt en outre une importance inégalée à ce jour. Jouant l'apaisement, c'est à de douloureuses concessions - offertes du reste sans la moindre contrepartie - que les Saoudiens avaient pratiquement forcé leur protégé. Monumentale était ainsi l'erreur consistant pour le Premier ministre de l'époque à regretter, dans une déclaration de presse à la formulation minutieusement négociée, les accusations politiques par lui portées contre la Syrie, trompé qu'il avait été par les dépositions de fantomatiques faux témoins : témoins qui n'existaient pas encore, pas plus d'ailleurs que l'enquête internationale, lorsque Damas faisait figure de premier suspect dans l'affaire des attentats contre le Liban. À cet intempestif certificat d'innocence, c'est par une série de mandats d'arrêt contre des proches de Hariri qu'avaient répondu, comme on sait, les Syriens...

Cela dit, fragilisé vraiment, Saad Hariri, au plan domestique ? Bien moins, en tout cas, que ne veut le croire l'opposition. Car en attendant d'être fixé sur le sort d'une majorité parlementaire tenant en grande partie aux options finales du leader druze Walid Joumblatt, c'est un formidable atout que détient encore, ne serait-ce qu'a contrario, le chef du gouvernement sortant : celui d'une massive représentativité sunnite défiant toute contestation. Faute de concurrence chiite crédible (les conseils amicaux et non moins musclés n'y sont probablement pas pour peu) c'est l'inamovible Nabih Berry qui, depuis des décennies, préside le Parlement, rappelle-t-on déjà dans les rangs du Courant du futur et il ira de même, désormais, du Sérail. D'autant plus délicate et hasardeuse au demeurant serait toute relève éventuelle que le volontaire à la succession pourrait être amené à désavouer le Tribunal spécial pour le Liban, comme l'exige le camp du 8 Mars : auquel cas il passerait pour la postérité, aux yeux de sa propre communauté, pour l'homme qui a couvert le deuxième assassinat de celui qui fut la figure de proue du sunnisme libanais, Rafic Hariri.

La situation se présente en termes inverses pour l'opposition, et plus exactement pour sa composante majeure, le Hezbollah, qui marque certes des points dans le jeu politique local, mais au prix d'un surcroît d'hostilité internationale. Avec plus de netteté que jamais en effet, c'est comme un flagrant comportement de coupable, comme une fuite éperdue en avant, qu'est perçue, à l'étranger, la guerre totale déclarée par ce parti au tribunal de La Haye. Quant au caractère prétendument démocratique de ce succès que représentait l'effondrement du gouvernement, il ne saurait faire illusion auprès des Libanais eux-mêmes. Pour conforme qu'elle était en effet aux prévisions de la Constitution, la minorité de sabordage réunie par l'opposition n'a pu être réunie que par un viol caractérisé de l'accord de Doha, arraché de haute lutte pourtant par la même opposition. C'est sur le chantage permanent à la sécurité que repose de surcroît cette stratégie du grignotage, faite de dénonciation systématique des ententes passées, présentée comme une vertueuse pratique des institutions.

Encore un paradoxe, pour finir. Sans évidemment préjuger des intentions de l'intéressé, il n'est pas impossible que le torpillage de son gouvernement s'avère en fin de compte bénéfique pour Saad Hariri. Celui-ci n'a cessé de faire savoir qu'il cherchait vérité et justice seulement, et non vengeance. Ce qu'il s'est retenu de dire, c'est que les choses étant ce qu'elles sont, aucun gouvernement libanais - et encore moins un gouvernement Hariri - ne serait en mesure de traduire sur place, en mesures judiciaires, toute accusation émanant du TSL, quand bien même celle-ci ne toucherait que des individus, et non des organisations ou des États.

Reste en revanche un impact politico-moral colossal, qu'organisations et États ont donc tout lieu de redouter : là est bien le nœud de la crise.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Notre charmant pays, que nous nous plaisons à imaginer comme une somptueuse mosaïque culturelle, est aussi celui de toutes les contradictions. On avait beau le savoir, c'est pourtant un lot supplémentaire de paradoxes qu'offre à la réflexion l'implosion du cabinet dit d'unité nationale.À tout seigneur tout honneur, c'est le cas Hariri qui s'impose en premier. Voilà bien en effet un jeune responsable libanais peut-être bien fragilisé au plan intérieur par ses déboires gouvernementaux mais qui, pour cette raison précisément, n'en acquiert que plus de poids auprès des sphères internationales. En témoignent les nombreuses et très vigoureuses marques de soutien que lui ont aussitôt prodigué l'ONU et la plupart des capitales occidentales ou proche et moyen-orientales. Pour tous ceux-là en effet, le chef du gouvernement...