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Tirez sur le cadavre !

Ce n'est pas à un gouvernement d'unité nationale que vient d'être porté le coup de grâce mais à l'antithèse même d'un gouvernement : à un modèle de désunion, devenu incapable même de se réunir, ne fût-ce que pour la forme. Ce gouvernement de l'absurde faudra-t-il le regretter pourtant, au vu de la foule d'inconnues que suscite sa soudaine disparition ?

 

Du strict point de vue légal, c'est une remarquable performance que vient de réaliser une opposition qui ne s'est jamais encombrée dans le passé de scrupules juridiques. Et qui, associée au pouvoir, ne s'est jamais pliée pour autant à la règle de la solidarité ministérielle, allant même jusqu'à prétendre dicter ses conditions au reste de l'exécutif. Non content d'user et d'abuser de la minorité de blocage que lui concédait l'accord de Doha de 2008, le camp du 8 Mars a cependant réussi cette fois une véritable première constitutionnelle avec ce sabordage gouvernemental, cette chute provoquée de l'intérieur, sans précédent dans les annales libanaises.


Pour réunir le chiffre fatidique de onze démissionnaires sur les trente membres que compte le cabinet, il aura fallu la défection, prévisible il est vrai, d'un ministre chiite proche du président de la République. Celui-ci s'était vu transmettre à point nommé les aimables salutations du chef du Hezbollah, assorties d'une invite à agir selon sa conscience : une offre qu'on ne saurait évidemment refuser... Il n'en reste pas moins que ce même exploit sonne le glas dudit accord de Doha, lequel interdisait en effet tout retrait intempestif du gouvernement d'unité, de même d'ailleurs que tout nouveau recours à la force des armes. C'est dire qu'un nouveau mécanisme garantissant le libre jeu des antagonismes libanais dans le respect de la paix civile doit désormais être imaginé par les médiateurs arabes : cela à l'heure où l'accord de Taëf, dont émane la Constitution, montre lui-même de graves signes d'essoufflement.


Remarquable par son timing aussi est le geste de l'opposition. Celui-ci survient au lendemain de l'échec proclamé d'une bien ambitieuse initiative syro-saoudite, puisqu'elle se proposait de neutraliser, par avance, toute retombée interne que pourrait avoir l'acte d'accusation dont doit être saisi, d'un jour à l'autre, le Tribunal spécial pour le Liban. Bien davantage, c'est au moment précis où le Premier ministre s'entretenait à Washington avec le président des États-Unis qu'étaient annoncées les onze démissions : si bien qu'en quittant la Maison-Blanche, Saad Hariri n'était plus, techniquement parlant, que le premier personnage d'un organe défunt désormais voué à l'expédition des affaires courantes en attendant que soit formé un prochain gouvernement.


Alors un has been, Hariri, comme s'empressait de le claironner hier un député du Hezbollah, exigeant une relève favorable, soulignait-il, à la cause de la résistance ? Holà, pas si vite, messieurs ! Jusqu'à nouvel ordre, en effet, le fils et héritier politique de la plus illustre des victimes du terrorisme qui s'est acharné contre le pays reste le chef d'une majorité parlementaire indiscutablement issue d'une massive volonté populaire, explicitement attachée elle-même à la justice internationale. Et même si cette majorité venait à être compromise (décisive sera à cet égard l'attitude du leader druze Walid Joumblatt), resterait encore à trouver, dans ce Liban marqué de nos jours par la polarisation effrénée que connaissent les deux principales branches de l'islam, un candidat au poste sunnite suffisamment équipé pour nager à contre-courant de sa propre communauté.


On notera par ailleurs que démissions ou pas, Hariri, reçu hier à l'Élysée avant des entretiens à Ankara avec les dirigeants turcs, n'a rien perdu de sa stature à l'étranger. Si spectaculaire, au contraire, est la mobilisation internationale soutenant sa position par rapport au Tribunal spécial qu'elle n'est pas sans rappeler celle qui avait présidé, en 2004, au vote de la résolution 1559 de l'ONU.


En définitive, ils n'ont tué ce qui n'était déjà qu'un cadavre : le 8 Mars et ses parrains syriens et iraniens n'ont en rien atteint, à ce stade en effet, leur objectif d'une rupture totale de l'État libanais avec la juridiction de La Haye. Car même si Beyrouth se retrouvait durablement privé de tout gouvernement, et donc de tout répondant officiel face au tribunal, cela ne changerait pas grand-chose au processus en cours à La Haye. On peut bien saboter la loi domestique, on peut tout aussi bien ligoter et bâillonner un pays aussi vulnérable hélas que le nôtre ; une toute autre histoire toutefois sera de bloquer le cours de la justice qui nous vient du froid.

 

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Ce n'est pas à un gouvernement d'unité nationale que vient d'être porté le coup de grâce mais à l'antithèse même d'un gouvernement : à un modèle de désunion, devenu incapable même de se réunir, ne fût-ce que pour la forme. Ce gouvernement de l'absurde faudra-t-il le regretter pourtant, au vu de la foule d'inconnues que suscite sa soudaine disparition ?
 
Du strict point de vue légal, c'est une remarquable performance que vient de réaliser une opposition qui ne s'est jamais encombrée dans le passé de scrupules juridiques. Et qui, associée au pouvoir, ne s'est jamais pliée pour autant à la règle de la solidarité ministérielle, allant même jusqu'à prétendre dicter ses conditions au reste de l'exécutif. Non content d'user et d'abuser de la minorité de blocage que lui concédait l'accord de Doha de 2008, le camp...