Rechercher
Rechercher

Le temps des pleureuses

Despotisme, corruption, démagogie, dérives idéologiques, alliances mensongères, inextinguibles haines fratricides ? Des mille et un maux qui minent le monde arabe, on serait bien en peine de désigner le plus pernicieux. Et c'est l'actualité maghrébine des derniers jours qui s'est chargée de rappeler aux esprits la plus naturelle et élémentaire des obligations des États envers les peuples, à savoir la sauvegarde et le développement des moyens de subsistance.

 

Car ce n'est pas pour la Palestine ou pour quelque autre cause célèbre que des milliers de manifestants ont bravé une dure répression pour descendre dans la rue en Algérie et en Tunisie. Ils l'ont fait pour le pain, qu'il s'agisse ici de la hausse insensée du prix des produits de première nécessité, et là d'un chômage atteignant des niveaux record. Suicide par le feu pour ce marchand ambulant tunisien qui ne se résignait pas à la confiscation de sa misérable camelote par des policiers trop zélés : plus éloquent est ce terrible acte de désespoir que tous les discours sur les inégalités dans la répartition des ressources et l'inexistence de toute possibilité sérieuse de changement sans recours à la violence, à la rébellion et à la révolution.


Un peu partout, du Golfe à l'Océan atlantique, c'est plutôt sur la sécession du Sud-Soudan que l'on préfère se lamenter pourtant ;bien rares en revanche sont ceux qui en rendent publiquement responsable un pouvoir central dont l'intolérance et la soif de domination ne pouvaient que générer des menées séparatistes. Hier encore, au demeurant, on s'alarmait de l'émergence, sur les ruines de l'Irak unitaire, d'une entité kurde rescapée du chaos ambiant. On n'a pas manqué de condamner consciencieusement les persécutions de chrétiens dans cet infortuné pays ; une même réprobation a salué les agressions meurtrières contre les Coptes d'Égypte, lesquelles ont culminé avec l'attentat à la bombe du Nouvel An visant une église d'Alexandrie. On a vilipendé, comme il se devait, le terrorisme religieux. Mais on a honteusement épargné, le plus souvent, les gouvernements du laisser-faire : ceux-là mêmes dont le coupable laxisme n'a pu qu'encourager les agresseurs à frapper chaque fois plus fort ; et qui, rappel d'ambassadeur à l'appui, trouvent encore moyen de s'indigner des intolérables ingérences du Vatican (?) dans le sanglant salmigondis de leurs affaires intérieures.


Irak, Soudan et demain, qui sait, le Golfe en butte déjà aux tensions sunnito-chiites ou même plus d'un pays du Proche-Orient : la hantise des séparations, probablement forcées et douloureuses, se répand en ce moment comme une traînée de poudre : tout se passant comme si les frontières étatiques tracées, au cordeau parfois, par les colonialismes européens n'étaient plus de taille à résister aux poussées des particularismes. À ce genre d'anxieuses spéculations, pour ne pas dire d'échafaudages de scénarios catastrophe, notre pays ne pouvait évidemment échapper. Non seulement en effet les réalités démographiques ont bouleversé les données ayant présidé à sa création dans ses structures présentes, mais les visées syriennes dont il est historiquement l'objet sont loin d'avoir disparu.


Là n'est pas le plus préoccupant toutefois mais dans l'éparpillement d'une volonté nationale se partageant entre diverses allégeances étrangères. C'est là que réside le mal spécifiquement libanais, aggravé par une mauvaise foi érigée par d'aucuns en véritable règle de comportement. Jamais ces tristes faits n'auront été plus évidents que dans le cadre du bras de fer tournant autour du Tribunal spécial pour le Liban. Cela fait des mois que Saoudiens et Syriens discutent d'un problème pourtant insoluble à la base : comment diable pourrait-on en effet concilier justice et ménagements, vérité et accommodements politiques ?


À New-York ces derniers jours, on a, à nouveau, beaucoup parlé du Liban : entre Américains et Saoudiens, Américains et Français, Français et Saoudiens. Que Saad Hariri ait participé à une partie de la concertation ne suffit guère hélas à liquider cette angoissante question : dans cette Babylone, qui donc parle pour le Liban ?


Or si ce privilège se trouve dénié aux Libanais attachés à la justice internationale, il ne saurait en aucun cas être concédé à une opposition dont la principale composante tire gloire de ses obédiences iraniennes. Qui, de là où elle boycottait pratiquement les réunions du gouvernement, en exige maintenant une sur-le-champ, recourant pour cela aux ultimatums et aux menaces de déstabilisation. Qui pour faire son deuil d'une initiative syro-saoudite déclarée hier morte et enterrée, n'a rien d'autre à proposer en définitive qu'un saut dans l'inconnu.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Despotisme, corruption, démagogie, dérives idéologiques, alliances mensongères, inextinguibles haines fratricides ? Des mille et un maux qui minent le monde arabe, on serait bien en peine de désigner le plus pernicieux. Et c'est l'actualité maghrébine des derniers jours qui s'est chargée de rappeler aux esprits la plus naturelle et élémentaire des obligations des États envers les peuples, à savoir la sauvegarde et le développement des moyens de subsistance.
 
Car ce n'est pas pour la Palestine ou pour quelque autre cause célèbre que des milliers de manifestants ont bravé une dure répression pour descendre dans la rue en Algérie et en Tunisie. Ils l'ont fait pour le pain, qu'il s'agisse ici de la hausse insensée du prix des produits de première nécessité, et là d'un chômage atteignant des niveaux record. Suicide...