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La mémoire et ses trous

Dans le chassé-croisé de démarches, visites et autres initiatives dont le Liban est en ce moment l'objet de la part des puissances régionales, comment ne pas voir un troublant rappel d'un passé pourtant lointain ?

Le temps n'est plus, certes, où les empires d'Europe se bousculaient pour se poser en protecteurs de l'une ou l'autre des communautés rivales qu'abrite notre terre. Ce sont les poids lourds moyen-orientaux qui, plus ou moins ouvertement, ont pris le relais, sans trop s'embarrasser de nuances parfois, venant encadrer, du coup, le branlant condominium syro-
saoudien officiellement en charge du dossier libanais. Par Hezbollah interposé, l'Iran a ainsi achevé de prendre en main les destinées des chiites libanais ; c'est dans la banlieue sud de la capitale d'ailleurs ainsi que dans la région frontalière d'Israël que le président Ahmadinejad, venu récemment au Liban, était le plus dans son élément et avait droit au plus enthousiaste des accueils. Et c'est dans le Akkar et à Saïda, bastions du sunnisme, que le Premier ministre de Turquie a été fêté par les foules avec un éclat tout particulier .

Quid des chrétiens et des druzes, tenus pourtant pour les cofondateurs de la première entité libanaise ? L'histoire immédiate ne le dit pas. Et si on a le sentiment qu'elle est en train de se répéter, l'histoire, c'est aussi parce que certaines mémoires auraient grand besoin d'être rafraîchies. Non point bien sûr que le Liban, par esprit de revanche sur la domination ottomane, ait les moyens de bouder l'amitié et la coopération d'un pays tel que la Turquie moderne.

Il reste que Recep Tayyip Erdogan se décline - mieux encore, a été salué - en digne héritier d'un empire qui, comme tout le monde sait, n'a pas apporté que des bienfaits à sa province libanaise. De lui, nul n'attendait en vérité un mea culpa aussi spectaculaire que celui auquel se livrait le chancelier Willy Brandt en s'agenouillant devant le mémorial de l'Holocauste juif, en expiation des crimes nazis : une simple minute de silence au pied du monument aux Martyrs eut suffi. Fils et héritier de martyr lui-même, Saad Hariri a-t-il songé seulement à le suggérer à son hôte ? Las, et c'est tout à fait à leur honneur, seuls les Arméniens du Liban, eux-mêmes rescapés il est vrai d'un génocide que se refuse obstinément à reconnaître la Turquie, seront descendus dans la rue, toutes tendances politiques confondues, pour clamer leur indignation d'une telle omission.

Après les trous de mémoire, une belle collection d'outrances toutes fraîches et qui sont autant d'insultes à l'intelligence du commun des mortels. Ces derniers jours, on a vu ainsi un orateur farouchement prosyrien émettre doctement l'hypothèse selon laquelle Hariri a très bien pu tremper dans l'assassinat de son propre père, puisque cela se serait déjà produit dans une obscure principauté du Golfe (voilà qui rappelle étrangement le suicide du général syrien Ghazi Kanaan, qui se serait logé lui-même trois balles dans la nuque). On a vu de même le chef du Courant patriotique libre applaudir au documentaire de la radiotélévision canadienne sur l'assassinat de Rafic Hariri, lequel incrimine passablement le chef des renseignements de la police, sa bête noire, oubliant toutefois que le même documentaire accable à loisir ses amis du Hezbollah.

On a vu enfin le Hezbollah se plaindre, au cours d'une conférence de presse conjointement tenue avec le ministre des Télécoms, du piratage, par l'ennemi israélien, des téléphones portables qu'utilisaient certains de ses cadres : ceux-là mêmes sans doute, on l'aura deviné, qui sont soupçonnés d'avoir activé leurs appareils au moment précis du monstrueux attentat du 14 février 2005. On ne demande qu'à croire, bien entendu. Reste à expliquer à quoi sert exactement, dans ce cas, le réseau privé, dit inviolable et pour la préservation duquel la Résistance sera allée jusqu'à retourner ses armes contre d'autres Libanais.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Dans le chassé-croisé de démarches, visites et autres initiatives dont le Liban est en ce moment l'objet de la part des puissances régionales, comment ne pas voir un troublant rappel d'un passé pourtant lointain ?Le temps n'est plus, certes, où les empires d'Europe se bousculaient pour se poser en protecteurs de l'une ou l'autre des communautés rivales qu'abrite notre terre. Ce sont les poids lourds moyen-orientaux qui, plus ou moins ouvertement, ont pris le relais, sans trop s'embarrasser de nuances parfois, venant encadrer, du coup, le branlant condominium syro-saoudien officiellement en charge du dossier libanais. Par Hezbollah interposé, l'Iran a ainsi achevé de prendre en main les destinées des chiites libanais ; c'est dans la banlieue sud de la capitale...