Le moins que l'on puisse dire de ces fuites de presse qui viennent périodiquement troubler le cours de la justice internationale, c'est qu'elles méritent bien leur nom. Et même deux fois plutôt qu'une.
Échappées on ne sait trop comment de l'enceinte de secret entourant théoriquement toute investigation judiciaire, elles peuvent aussi avoir pour pernicieux effet de porter atteinte à la cause qu'elles se targuent de servir, à savoir la recherche de la vérité. En jetant le doute sur le sérieux et le professionnalisme tant des magistrats que des enquêteurs chargés de démasquer les assassins qui se sont acharnés sur le Liban, elles offrent des munitions supplémentaires à ceux qui, sans répit, tirent à boulets rouges sur le Tribunal spécial saisi de cette terrible affaire. En un mot - et même un journaliste est en droit de le déplorer sans aucun égard pour la prouesse professionnelle qu'elles peuvent représenter -, de telles fuites risquent fort de favoriser l'évasion en règle de la vérité. Et avec elle du juste châtiment.
Le Premier ministre Saad Hariri ne s'y est pas trompé qui, réagissant à la bombe lancée lundi par la chaîne publique canadienne CBC, a affirmé que de telles fuites ne servent pas la justice et qu'il s'en tient, pour sa part, aux communications officielles de la cour de La Haye. À la différence des révélations passées, que publiaient Le Figaro et Der Spiegel, le documentaire réalisé par le correspondant à Washington de la CBC, Neil Macdonald, ne se borne pas à citer d'obscures sources proches de l'enquête, mais produit de surcroît des témoignages attribués aux investigateurs et surtout des documents dont l'authenticité ne laisse aucun doute, à la grande confusion de l'ONU.
Toujours est-il que ce reportage fleuve appelle les observations suivantes :
- Ce n'est certes pas la première fois que des fuites de presse mettent en cause le Hezbollah dans l'assassinat de Rafic Hariri. Jamais cependant de telles assertions n'ont été avancées avec un tel luxe de détails, notamment en ce qui concerne les trois groupes de téléphones mobiles, disposés en cercles concentriques, qui auraient servi à l'exécution et à la supervision de l'épouvantable attentat de Aïn-Mreissé : tous les appels convergeant en définitive, toujours selon le documentaire, sur un hôpital du Hezbollah de la banlieue sud de Beyrouth. Une poignante évocation est faite, à ce sujet, du jeune et brillant capitaine Wissam Eid qui avait percé le mystère des mobiles et qui était éliminé peu après dans un attentat à la bombe.
- Jamais par ailleurs n'avait été formulé avec autant d'assurance le sentiment que l'enquête internationale est vouée à l'échec, car elle n'aurait toujours pas dépassé le stade des présomptions pour parvenir à celui des convictions, étayées par des preuves indiscutables.
- Fait également nouveau, la responsabilité de cet échec est largement attribuée à l'inertie bureaucratique et à la négligence du gros des enquêteurs, comme à la pusillanimité ou même à l'incompétence de plus d'un des procureurs près le tribunal.
- Mais surtout, le documentaire canadien porte de gravissimes soupçons sur le colonel Wissam el-Hassan, actuel patron des renseignements au sein des Forces de sécurité intérieure ; celui-ci fut le chef du protocole de Rafic Hariri et reste très proche de son fils et successeur qui, hier encore, lui renouvelait publiquement sa totale confiance. D'autant plus surprenants sont ces soupçons que le service de renseignement des FSI continue d'être la cible des attaques du Hezbollah et de ses alliés : une autre cible de prédilection étant le réseau de téléphonie mobile, qu'ils accusent d'être infiltré par Israël, ce qui invalide selon eux tous les indices puisés par les enquêteurs à cette source.
Inopportune à plus d'un titre aura été, en définitive, cette bombe médiatique : elle vient jeter de l'huile sur un feu libanais couvant sous la cendre ; et elle invite à déchanter tous les Libanais qui croient encore possible de voir démentie l'impunité dont jouissent les assassins. Pour le Tribunal de La Haye, voilà deux bonnes raisons de mettre les bouchées doubles.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Échappées on ne sait trop comment de l'enceinte de secret entourant théoriquement toute investigation judiciaire, elles peuvent aussi avoir pour pernicieux effet de porter atteinte à la cause qu'elles se targuent de servir, à savoir la recherche de la vérité. En jetant le doute sur le sérieux et le professionnalisme tant des magistrats que des enquêteurs chargés de démasquer les assassins qui se sont acharnés sur le Liban, elles offrent des munitions supplémentaires à ceux qui, sans répit, tirent à...


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