L'étrange, la surréelle inversion des rôles que voilà !
En toute logique, c'est en effet l'attention du ministre lui-même qui, plus que toute autre, méritait d'être attirée sur la mortelle gravité d'une question dont la gestion lui revient en titre. Laquelle question requiert, au demeurant, des remèdes bien plus radicaux que ces 50 millions de dollars de radars de surveillance que s'est généreusement promis d'acquérir le gouvernement. Pourquoi ces joujoux électroniques en vérité, s'il n'existe aucune autorité pour sanctionner sévèrement les contrevenants, ou si la sanction ne survient éventuellement qu'après coup, c'est-à-dire trop tard, quand l'irréparable est déjà arrivé ?
Il est indéniable que dans un pays comme le nôtre où pullulent les armes, un ministre de l'Intérieur ne sait plus où donner de la tête. Indéniable, de même, est le fait que Ziyad Baroud a hérité d'une institution, les Forces de sécurité intérieure, au sein de laquelle hélas le pire côtoie le meilleur. Le meilleur, c'est les miracles d'ingéniosité technique qui ont permis aux FSI de seconder efficacement, en versant parfois le tribut du sang, l'enquête internationale sur les assassinats politiques commis ces dernières années au Liban, comme de démasquer des dizaines d'espions à la solde d'Israël. Et le pire, c'est la gestion catastrophique de la sécurité routière ;
c'est l'indigence des effectifs affectés à ce problème pourtant vital ; c'est la honteuse tenue des agents qui, cigarette au bec, observent, indifférents, la folle pagaille du trafic ; c'est la scandaleuse absence de la maréchaussée là où elle serait le plus utile, c'est-à-dire sur ces pistes de la mort que sont les voies à circulation rapide où l'on roule sans la moindre notion de la limitation de vitesse, du code de la route ou de la priorité de passage.
Comme de nombreux Libanais, nous avons salué le parachutage à l'Intérieur de l'intègre et brillant académique, juriste et militant de la société civile qu'est Ziyad Baroud. Ses projets d'assainissement du secteur nous ont séduits, ses homériques coups de gueule contre les fauteurs d'embouteillages lui ont même valu, dans ces mêmes colonnes, le titre rarement décerné de superministre. Puis sont venues les sporadiques, erratiques, éphémères et inconséquentes éruptions de zèle policier axées, le temps d'une matinée, sur le port de la ceinture, la saisie des deux-roues sauvages ou les horaires assignés à la circulation des poids lourds. Après le temps des irresponsables coureurs de formule un, voici venu, sous nos yeux horrifiés, celui des écraseurs, avec ces infortunés piétons de tous âges et conditions tous les jours renversés par les bolides en folie.
Home office est le nom que les Britanniques donnent très judicieusement au département de l'Intérieur. Or c'est dans la rue que se prolonge le plus naturellement la maison, c'est dans cette jungle d'asphalte que commence la protection due au citoyen. Parce qu'il a charge de vies humaines, le ministre Ziyad Baroud a mieux et plus important à faire que de figurer parmi les ministres du président censés trancher les votes contradictoires au sein du cabinet d'unité. De caractère bien plus sécuritaire que politique, sa mission lui commande d'essayer sans relâche d'obtenir de toutes les parties libanaises la levée de l'immunité dont jouissent fréquemment les chauffards, comme de veiller effectivement à la formation d'agents qualifiés.
Il y a véritablement urgence, Monsieur le ministre. Appuyez donc sur l'accélérateur en oubliant le reste. Et soyez assuré que nul n'ira vous verbaliser pour excès de vitesse.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


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