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Paradoxale naïveté

Le forcené type, c'est le désespéré qui menace de sauter du haut du gratte-ciel si ses extravagantes exigences ne sont pas satisfaites. Le forcené dangereux, le forcené qui ne mérite nulle sympathie ou compassion, c'est celui qui, bardé d'explosifs, menace de tout faire sauter : baraque, pays, secteur public et secteur privé au feu, et les gens au milieu.

C'est précisément ce que fait le Hezbollah quand il promet le chaos aux Libanais au cas où le procureur auprès du Tribunal spécial pour le Liban s'aviserait de le mettre en accusation dans l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri. C'est ce que font ses alliés locaux quand ils reprennent en chœur le révoltant refrain. Et c'est ce que fait à son tour la Syrie quand, par la bouche de ses protégés, elle avertit que la seule publication d'un acte d'accusation sera la première étincelle d'un nouveau brasier libanais.

Par ce chantage, c'est le plus ingrat des rôles que s'adjuge le parti de Dieu, dans l'actuelle bataille dont est actuellement l'objet le Tribunal spécial pour le Liban. Pour bassement cynique qu'elle soit cependant, cette attitude n'est pas dénuée d'une surprenante, d'une paradoxale naïveté, puisqu'elle s'appuie sur les deux démarches parallèles que voici :
  • De l'Arabie saoudite, on attend qu'elle use de ses bonnes grâces auprès de l'Amérique afin que celle-ci, à son tour, désamorce d'autorité cette bombe qu'est l'acte d'accusation: ce qui, à la faveur d'un joli coup de carambole diplomatique, épargnerait alors au Liban les affres de l'implosion. À cette fin, le Hezbollah se livre à une véritable opération de charme en direction tant du royaume wahhabite que de l'Égypte, où sont traduits en justice plusieurs de ses militants.
  • Du dossier des faux témoins (plus exactement des auteurs de dénonciations calomnieuses qu'ont recueillies, puis écartées, les enquêteurs internationaux) on voudrait faire une affaire plus grave, plus pressante, plus urgente, plus vitale pour le pays que celle de l'épouvantable attentat du 14 février 2005 et la longue série d'attentats qui ont fauché une dizaine de personnalités libanaises, mais aussi une centaine de passants innocents !

Le premier de ces vœux - lesquels n'ont bien entendu rien de pieux - a fait long feu. Pour considérable en effet que soit son influence au sein des Nations unies, Washington n'a pas le pouvoir, même s'il le désirait, de neutraliser le tribunal de La Haye. Ce fait ne cesse d'être souligné par les diverses puissances, suscitant la stupide incrédulité et la colère de ceux qui ne voient dans cette juridiction à caractère international qu'un vil instrument israélo-américain. Même des propos aussi apaisants que ceux de l'ambassadeur de France, assurant que quelle que soit la teneur de l'acte d'accusation, son gouvernement continuera de traiter avec le Hezbollah en tant que composante de la texture libanaise, ont été perçus seulement comme une sournoise confirmation des injustes accusations fourbies contre la milice.

Quant au rachitique dossier des faux témoins, dont la promotion a été confiée, avec l'outrance que l'on sait, au général à la retraite Jamil Sayyed, il ne saurait jamais, même s'il était exploité jusqu'au bout, pressé jusqu'à l'écorce, faire oublier, aux Libanais comme au monde, les martyrs dont le sang continue inlassablement d'appeler justice. Or c'est bien ce qui est exigé de Saad Hariri quand on l'invite, le couteau sur la gorge, à aller plus loin que son regret des accusations hâtives lancées contre Damas, à désavouer le Tribunal, à faire une croix sur le passé : ce qui reviendrait en fait à hypothéquer l'avenir, puisqu'on se serait résigné à l'odieuse règle de l'impunité des meurtriers.

Passablement divisé ces derniers temps sur l'option syrienne du Premier ministre, c'est autour d'un total, indéfectible, farouche attachement à la justice internationale que le 14 Mars retrouvait hier même sa cohésion. S'y dérober, ou envisager de quelconques compromissions, eut été enterrer une deuxième fois Rafic Hariri. Et pour son héritier, un suicide politique.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Le forcené type, c'est le désespéré qui menace de sauter du haut du gratte-ciel si ses extravagantes exigences ne sont pas satisfaites. Le forcené dangereux, le forcené qui ne mérite nulle sympathie ou compassion, c'est celui qui, bardé d'explosifs, menace de tout faire sauter : baraque, pays, secteur public et secteur privé au feu, et les gens au milieu.C'est précisément ce que fait le Hezbollah quand il promet le chaos aux Libanais au cas où le procureur auprès du Tribunal spécial pour le Liban s'aviserait de le mettre en accusation dans l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri. C'est ce que font ses alliés locaux quand ils reprennent en chœur le révoltant refrain. Et c'est ce que fait à son tour la Syrie...