Comme d'autres avant lui, il avait dû se rendre à Canossa. Tout récemment, il disait son regret d'avoir lancé contre la Syrie de hâtives accusations politiques, trompé qu'il avait été par ceux qui ont intoxiqué l'enquête internationale sur les attentats commis contre le Liban. Faux témoins, faux soupçons, fausse route, il croyait avoir fait le tour de la contrefaçon, en avoir fini avec les humiliantes vicissitudes d'un regret solennel que commandait, lui semblait-il, la raison d'État.
Restait encore à Saad Hariri, telle une ultime feuille de vigne, son attachement au libre cours d'une justice internationale imperméable aux errements politiques. Il doit sans doute constater aujourd'hui que rien n'est jamais fini dès lors qu'on s'est engagé sur la pente glissante, que chaque concession en annonce inexorablement une autre, que face à aussi forte partie, quoi que l'on fasse, ce n'est jamais assez. Ainsi, ce sont des excuses publiques qu'on attend de lui maintenant. Entre-temps, c'est le Premier ministre du Liban - et avec lui des députés, d'anciens ministres, des magistrats et des journalistes - qui étaient publiquement insultés, pire encore carrément menacés, par un général à la retraite ivre de vengeance car ayant passé près de quatre ans en prison avant d'être élargi pour insuffisance de preuves.
Comme par hasard ce personnage, dont le nom est indissolublement lié aux tyranniques abus de l'ère de la tutelle syrienne, revenait tout juste d'un tête-à-tête de deux heures avec Bachar el-Assad à Damas. Nul évidemment ne saurait prétendre que le président syrien a encouragé son hôte dans son projet. Ce qui est certain en revanche, c'est que le Raïs ne l'en a pas dissuadé ; ou bien alors, et cela dans la meilleure des hypothèses, le général Jamil Sayyed, qui connaît bien son monde, a jugé qu'il pouvait y aller de sa diatribe télévisée sans risque d'indisposer ses amis, pourtant liés par l'accord sur la trêve médiatique conclu lors du récent sommet syro-saoudo-libanais de Baabda.
Des énormités proférées par l'ancien officier, la plus criante est bien sûr sa détermination à se faire justice lui-même, à se payer plus précisément sur le clan des Hariri, si l'État s'abstient de rechercher et de châtier les faux témoins, ainsi que leurs instigateurs. L'État ? Le seul point sur lequel on peut tomber d'accord avec l'imprécateur, c'est que l'édifice institutionnel est effectivement inexistant : autrement, le général serait à l'heure actuelle sous les verrous pour répondre de ses dires. Scandaleux, à ce propos, est le silence observé par un appareil judiciaire sur lequel s'est acharné pourtant le sulfureux auteur de la conférence de presse, imité en cela hier par un autre général, le chef du Courant patriotique libre, Michel Aoun.
Pas d'État ? Eh bien ce sera pas de Tribunal spécial non plus. Tel est en effet désormais l'objectif déclaré de tous ceux qu'effraie la vérité, telle que déclinée par la justice internationale. C'est bien ce que réclamait dimanche Sayyed quand il poussait l'outrecuidance jusqu'à sommer le Premier ministre d'oublier (!) le meurtre de son père, comme si ce n'était là qu'un banal cas de mort naturelle et qu'il n'y avait pas de quoi en faire tout un plat, comme si seul Rafic Hariri - et non un long cortège de martyrs - était tombé sous les coups des assassins. C'est bien ce qu'exigent ceux qui, hier même au Parlement, chicanaient sur le financement partiel, par le Liban, de la juridiction de La Haye. Et c'est bien évidemment ce que souhaitent ceux qui ont pris prétexte de l'épisode des faux témoins pour récuser le tribunal dans sa totalité.
Or juridiquement parlant, c'est là un faux problème, générant un faux débat, qui est soulevé par ceux qui mélangent, tels torchons et serviettes, enquête et tribunal. En fait, c'est du délit de fausse déposition et de dénonciation calomnieuse que se sont rendus coupables les individus en question, le terme de faux témoignage ne valant en effet que pour les déclarations faites devant un procureur ou un tribunal. En aucun cas ces fausses dépositions ne pouvaient contaminer un acte d'accusation s'appuyant sur les conclusions les mieux étayées, et donc les plus fiables, des enquêteurs.
Plus faux encore que les faux témoins sont les arguments brandis par les plus impudents des maîtres faussaires.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
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