Réuni au lendemain du sanglant coup de force du Hezbollah dans la capitale et ses environs, et au prix d'énormes concessions faites à la minorité d'opposition, le sommet de Doha avait solennellement prononcé l'exclusion de tout recours à la violence armée à des fins politiques. On n'avait pas songé toutefois à aller jusqu'à proscrire toute présence armée dans les zones habitées, la capitale en tête. Et surtout, nul ne s'était avisé d'interdire jusqu'à la seule menace - explicite ou voilée, peu importe - d'un retour au langage des armes.
Or c'est précisément cette promesse d'apocalypse, l'évocation de cette odieuse fitna, qui, avec une régularité de métronome, est régulièrement proférée - et au plus haut niveau ! - depuis que le parti de Dieu s'est mis en tête, avant la publication du moindre acte d'accusation - qu'il est la cible d'un infernal complot dont le levier, manié par rien moins que l'ennemi israélien, est le Tribunal spécial pour le Liban. Et les sanglants accrochages de mardi soir à Beyrouth-Ouest sont venus rappeler combien l'épouvantable éventualité est réelle, et avec quelle maligne célérité elle peut se concrétiser.
Que les protagonistes de mardi se trouvent relever, tous deux, de partis organiquement religieux, l'un sunnite et l'autre chiite et partageant néanmoins les mêmes amitiés extralibanaises, est déjà significatif bien sûr. Ce n'est pas en effet en se bornant à prêcher la bonne parole mais le fusil au poing que peuvent seulement espérer s'imposer ceux qui prétendent être l'instrument du Créateur dans la gestion des affaires de ce bas monde. Si profond cependant est le malaise actuel, si âpre est la rivalité sunnito-chiite pour la suprématie politique que l'affaire déborde largement, à l'évidence, le cadre des dérives théocratiques observées çà et là. Car même à supposer que les accrochages de mardi trouvent leur origine dans ce que l'on appelle pudiquement un différend personnel, ou encore un incident isolé, le fait est qu'une infrastructure d'affrontement est bien en place, à preuve qu'on en est vite venu à se battre au lance-roquettes antichars et à incendier une mosquée tandis que les troubles se propageaient, tel un feu follet, dans divers quartiers de la ville.
Face aux risques d'implosion, les vertueuses déclarations d'intention des chefs politiques ne peuvent naturellement suffire à rassurer un public déjà échaudé. Tout aussi trompeurs cependant peuvent s'avérer ces vœux pieux brandis à qui mieux mieux face au spectre du chaos, et qui ne sont le plus souvent que des faux-fuyants. Il n'est pas vrai ainsi qu'il faut être deux pour danser le tango de mort, comme ne cessent de l'assurer les uns, protestant ainsi de leur totale et absolue répudiation des armes : certain 7 mai il n'y avait en réalité qu'un danseur, dont la supériorité militaire sur les forces adverses dépassait toute mesure. À l'inverse, il pourrait y avoir foule sur la fatidique piste, si nombreux en effet sont les doigts - y compris ceux prétendus amis - acharnés à remuer le chaudron libanais.
Un autre et fort hasardeux vœu pieux est la détermination proclamée de l'État à faire donner la force publique si les heurts venaient à se renouveler. C'est là bien entendu ce que n'hésiterait pas à faire tout État digne de ce nom ; mais le nôtre, qui a assisté en spectateur à la razzia de 2008, qui s'est contenté mardi encore de jouer les juges de paix (les intermédiaires, allais-je écrire) entre les belligérants pour obtenir un cessez-le-feu, a-t-il vraiment les moyens d'une politique on ne peut plus naturelle pourtant ? Et quel irréparable discrédit frapperait-il cette fois ladite force publique si elle venait à faillir à sa mission ?
C'est dire avec quelle autorité, et en attendant mieux, s'impose à la raison l'idée d'un Beyrouth déparamilitarisé : Beyrouth, capitale du pays tant de fois violée dans le passé ; Beyrouth où se concentrent un bon tiers de la population et l'essentiel de l'activité économique ;
Beyrouth enfin où la géographie dément à elle seule le mensonger alibi des armes pour la résistance à Israël.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


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