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Objectif La Haye

Vous pouvez l'oublier pour un temps, ce rébus sur lequel les diverses fractions libanaises planchent en vain depuis des années : la stratégie de défense nationale c'est désormais de l'histoire ancienne, un refrain qui ne sert plus qu'à meubler la conversation lors des épisodiques sessions du dialogue, dit lui aussi national.

Il est depuis longtemps évident en effet que la résistance islamique, jalouse de son autonomie, n'acceptera jamais d'intégrer ses combattants à l'armée libanaise. Autonomie toute relative cependant ; car si la milice n'est certes pas près de prendre ses ordres du commandement militaire libanais, si elle ambitionne même de phagocyter peu à peu la troupe régulière, il ne fait aucun doute en revanche qu'elle appliquera à la lettre toute instruction émanant de ses protecteurs de Téhéran. Ce serait évidemment le cas si Israël venait à bombarder les installations nucléaires d'Iran et que l'ouverture d'un front de diversion s'avérait nécessaire au Liban-Sud.

Toujours est-il que dans son allocution d'hier, le chef du Hezbollah n'a pas manqué de faire état de ses liens privilégiés avec la République des mollahs, savourant même le plaisir rare de se poser en solliciteur bénévole, estimé et écouté, en vue de la fourniture à l'armée libanaise d'une partie de ces armements iraniens qui, depuis 1982, inondent généreusement le Liban. En touche-à-tout de génie, il a traité de questions aussi diverses que les coupures d'eau et de courant, brandissant le droit de notre pays à accéder à son tour à l'énergie nucléaire civile.

Un clou chassant l'autre, il est clair cependant que l'essentiel des préoccupations de Hassan Nasrallah s'est déplacé, ces derniers mois, de la région frontalière à La Haye : c'est une toute autre stratégie de défense - de défense tout court, dans le sens le plus strictement juridique du terme - que peaufine, depuis le début de l'été, le Hezbollah. La meilleure des défenses étant l'attaque, c'est une guerre préventive en règle qu'a lancée ce parti contre le Tribunal spécial pour le Liban, qu'il accuse de s'apprêter à l'incriminer injustement dans l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri.

De cette campagne, les étapes se sont succédé tambour battant, ponctuées qu'elles étaient par des apparitions télévisées, théâtralement programmées, du chef du parti de Dieu. La première de celles-ci consistait à assimiler ce tribunal à un infâme instrument israélien ; c'était, du coup, faire de tout citoyen qui persisterait à accorder toute sa confiance à la justice internationale un complice objectif de l'ennemi. Ce fut ensuite la présentation d'indices censés illustrer l'implication de l'État hébreu dans l'effroyable attentat à la bombe du 14 février 2005 : informations aussitôt réclamées et dûment examinées par le procureur Daniel Bellemare qui les jugeait, hier même, incomplètes. Vint entre-temps l'exigence, réitérée hier encore, de poursuites locales contre les faux témoins qui, selon Nasrallah et ses alliés, ont lancé les enquêteurs internationaux sur de fausses pistes : sachant pourtant que l'affaire échappe d'office à la compétence d'une justice libanaise dont la vulnérabilité aux pressions et menaces commandait précisément le recours à une juridiction à caractère international.

Quant aux étapes à venir, il n'est pas difficile de les deviner, même si - comble de l'absurde - tout ce sulfureux programme est dressé avant même la publication d'un quelconque acte d'accusation. On en vient déjà à exiger que le pays désavoue le tribunal spécialement institué pour lui, qu'il en cesse le financement et que démissionnent les magistrats libanais qui en font partie. Que les présidents et rois arabes interviennent auprès des puissances afin que soit neutralisée La Haye, sinon c'est le chaos, les heurts sectaires, cette infâme fitna dont un sanglant échantillon était présenté hier en soirée dans certains quartiers de Beyrouth-Ouest : de toutes les parades échafaudées face au cours de la justice, la plus choquante est ce chantage à la sécurité et à la stabilité internes, car elle fait des Libanais, toutes appartenances confondues, une population d'otages. Elle est la plus bizarrement naïve aussi, car elle prête aux puissances un pouvoir quasi absolu sur le tribunal. C'est la plus improductive enfin : elle n'honore guère ses auteurs en leur assignant ce qui ressemble fort à un comportement de coupable.


Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Vous pouvez l'oublier pour un temps, ce rébus sur lequel les diverses fractions libanaises planchent en vain depuis des années : la stratégie de défense nationale c'est désormais de l'histoire ancienne, un refrain qui ne sert plus qu'à meubler la conversation lors des épisodiques sessions du dialogue, dit lui aussi national.Il est depuis longtemps évident en effet que la résistance islamique, jalouse de son autonomie, n'acceptera jamais d'intégrer ses combattants à l'armée libanaise. Autonomie toute relative cependant ; car si la milice n'est certes pas près de prendre ses ordres du commandement militaire libanais, si elle ambitionne même de phagocyter peu à peu la troupe régulière, il ne fait aucun doute en revanche...