Oui, deux tiers de siècle c'était beaucoup. Mais répare-t-on vraiment une vieille injustice en remédiant au trop long par le trop vite, en mettant la charrue devant les bœufs puis en aiguillonnant frénétiquement les bœufs. Car la soudaine urgence qu'a revêtue, ces derniers mois, cette douloureuse cause, de même que le train d'enfer imposé aux débats en commission parlementaire, ne sauraient s'expliquer par la seule et vertueuse compassion de ses promoteurs, qui se trouvent être d'anciens chefs de milice : surtout si l'on se souvient qu'à un moment ou un autre, presque toutes les bandes armées de la guerre, même celles qui se situaient du même côté de la barricade que les Palestiniens, ont eu à croiser le fer, férocement parfois, avec les combattants des camps.
La charrue devant les bœufs ? Certes, et même deux fois plutôt qu'une, qu'il s'agisse en effet des Palestiniens ou du Liban. Pour légitimes que soient ainsi le droit au travail, les indemnités de fin de service et certains autres avantages sociaux accordés aux Palestiniens, ces prestations n'ont curieusement fait l'objet que de tractations entre fractions politiques locales. Or l'octroi de ces droits éminemment civils et dont l'exercice n'est valable que dans le respect des lois en vigueur, aurait dû être payé de retour : et en fait de retour, on pense à celui de la loi dans l'enceinte de ces mini-États armés, les camps, d'où elle avait été chassée à la fin des années soixante.
Pour ce qui est du Liban, déroutant en vérité est le spectacle de ce pays tardivement torturé par la misère d'autrui alors qu'il est bien loin d'avoir rendu justice à ses propres fils. Commençons tout de même par souhaiter bonne chance à ce Fonds spécial appelé à gérer les services aux réfugiés alors que la Caisse nationale de Sécurité sociale est pratiquement en faillite, du fait des abus, fraudes et prévarications. Espérons ensuite que l'accès de nos hôtes à un certain nombre de professions qui leur étaient à ce jour prohibées ne va pas avoir un effet doublement pernicieux ; car en engorgeant des secteurs déjà saturés, on ne fait que favoriser d'autant l'exode des Libanais en quête d'avenir et freiner au contraire celui des Palestiniens.
Et lamentons-nous pour finir sur ces droits - civils et autres, on n'est plus à une spoliation près - que persiste à nous dénier un Liban fracturé où plus de deux décennies après la fin de la guerre le courant électrique fait perpétuellement défaut. Où le béton sauvage envahit la mer alors qu'à un jet de pierre derrière, ce sont les carrières qui rongent inexorablement la montagne. Où en l'absence de la maréchaussée, la sécurité routière est devenue affaire rigoureusement personnelle. Où la force des armes miliciennes aidant, le mépris des droits civils ne pouvait que conduire au dévoiement des droits politiques, à l'abâtardissement de la démocratie. Où pour conclure (et on en passe), traîtres sont ceux qui réclament l'avènement de la justice internationale et patriotes ceux qui affichent avec insolence leur obédience à telle ou telle puissance régionale.
Urgence il y avait, disaient-ils, pour la situation des réfugiés. Mais tout le reste ?
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


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