Il ne vous quitte jamais, il vous est devenu tout aussi indispensable que vos lunettes, votre trousseau de clés et vos papiers, et vous êtes totalement désemparé quand par malheur vous l'avez laissé traîner sur une table de restaurant ou une banquette de taxi. C'est pourtant un sournois indic, un implacable délateur, que cette petite merveille d'électronique tapie au fond de votre poche ou de votre sac à main.
L'honnête citoyen n'en perd pas le sommeil bien sûr. En revanche, le téléphone mobile a causé la perte de nombre d'assassins, espions et autres criminels imprudents, s'imposant ces dernières années dans notre pays comme le plus efficient des auxiliaires de police. Déjà lors des premières phases de l'enquête internationale sur le meurtre de Rafic Hariri, un chassé-croisé de très brefs appels, survenu quelques instants avant et après l'effroyable explosion de Aïn el-Mreissé, et émanant de cartes prépayées de même origine, n'avait pas échappé à l'attention des investigateurs, qui ont passé au crible les relevés de centaines de milliers de communications.
Or c'est précisément ce type d'indices qu'avait péremptoirement entrepris de disqualifier, en juin dernier, le chef du Hezbollah qui, à l'appui de sa thèse, invoquait l'arrestation de techniciens de la téléphonie accusés d'espionnage au profit d'Israël : la présence même de ces espions parmi les effectifs des opérateurs étant plus que suffisant, selon cette argumentation des plus simplistes, pour invalider tout renseignement recueilli auprès de cette source.
Plus récemment, ce sont non moins de trois lignes européennes dormantes, c'est-à-dire qui n'étaient activées qu'en de très rares occasions, qui semblent avoir trahi ce général à la retraite soupçonné d'espionnage pour le compte d'Israël et dont l'arrestation a eu l'effet d'une véritable bombe. Car, d'une part, cet officier jouissant d'une large estime avait occupé des postes ultrasensibles, dont celui de chef du département de contre-espionnage et de lutte contre le terrorisme ; et, d'autre part, il était un des dirigeants les plus en vue du Courant patriotique libre, jouissant de l'entière confiance de son chef, le général Michel Aoun. C'est dire que ce personnage pouvait très bien être informé dans le détail des évaluations et projets qu'élaboraient en commun le CPL et son allié de poids, le Hezbollah.
Si Aoun n'a pas manqué d'accuser le coup, on lui reconnaîtra du moins quelque modestie dans l'immodestie. L'immodestie consistait à rappeler, dans un fort hardi parallèle, que le Christ lui-même avait été trahi ou renié plus d'une fois par des proches. C'est avec le plus grand réalisme, en revanche, et même avec une louable humilité que le chef du CPL a admis que nul pratiquement n'est à l'abri des infiltrations ennemies, quelques fruits véreux ne pouvant en effet faire d'un verger un lieu de pourriture. Reste cependant à en convaincre ses amis du Hezbollah, qui se refusent avec indignation en effet à envisager une telle éventualité. Et qui promettent au pays les pires des calamités si des militants de ce parti venaient seulement à être mis en cause par le Tribunal spécial pour le Liban.
C'est un inacceptable chantage qu'exerce depuis quelque temps le parti de Dieu sur un État libanais tenu de coopérer avec cette juridiction, mais aussi sur la masse de citoyens qui, en toute bonne foi, persisteraient à accorder leur confiance à la justice internationale. Tout ce monde-là, le Hezbollah prétend le placer en effet devant l'alternative suivante : avaler sans discussion sa tortueuse rhétorique, ou bien alors paraître cautionner et défendre une prétendue conspiration israélienne dont le Tribunal serait l'instrument !
Toujours est-il que pour la première fois depuis le début du feuilleton télévisé hebdomadaire qu'il anime avec le brio qu'on lui connaît, Hassan Nasrallah aura passablement déçu un public alléché par la promesse de fracassantes révélations sur le rôle d'Israël dans l'affaire Hariri. Jouant la détente, le chef du Hezbollah s'est dit tout diposé à livrer à des enquêteurs sérieux les éléments qu'il affirme détenir ; mais ni la galerie d'agents israéliens qui a été présentée, ni les vues aériennes de Beyrouth filmées par des drones israéliens et que la résistance islamique affirme avoir piratées ne peuvent hélas faire office d'indices, et encore moins de preuves. Ce qui demeure certain - deux fois hélas -, c'est que ceux qui ont tué Hariri ainsi que tous les autres martyrs du Liban ont servi Israël bien mieux qu'il ne l'eut fait lui-même.
Issa Goraieb
igor@lorient-lejour.com.lb
L'honnête citoyen n'en perd pas le sommeil bien sûr. En revanche, le téléphone mobile a causé la perte de nombre d'assassins, espions et autres criminels imprudents, s'imposant ces dernières années dans notre pays comme le plus efficient des auxiliaires de police. Déjà lors des premières phases de...


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