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Les silences du guide

En cette partie du monde où sont déclinées avec fureur les versions les plus radicales des grandes religions monothéistes, et où le ciel est trop souvent invoqué dans le règlement des affaires d'ici-bas, il n'est pas toujours aisé pourtant d'assumer avec bonheur, et jusqu'au bout, le double statut de chef politique et de chef religieux.

Plus que tout autre sans doute, la hiérarchie chiite libanaise aura fait l'expérience de ce paradoxe. Il y a une trentaine d'années disparaissait ainsi en Libye l'imam Moussa Sadr, dont l'extraordinaire charisme avait tout à la fois révélé au grand jour l'énergie insoupçonnée des masses déshéritées et mis sur rails un dialogue islamo-chrétien en profondeur. L'embourgeoisement conséquent du mouvement Amal, de même que le trop bref intermède incarné par cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, infatigable défenseur de la formule de coexistence et pourfendeur des appels à la démocratie du nombre, annonçaient déjà l'irruption sur la scène libanaise de l'Iran, avec la création en 1982 d'un Hezbollah entraîné et encadré par les gardiens de la révolution.

De cette milice nouvelle venue dans la sanglante foire d'empoigne libanaise, sayyed Mohammad Hussein Fadlallah a été durant quelques années le guide spirituel. Titre plein de nuances en vérité, allant comme un gant à cet ennemi juré des États-Unis et d'Israël qui était aussi une très haute instance religieuse formée à Najaf dont la renommée et l'autorité s'étendaient jusqu'à l'Asie centrale. Prônant la lutte à outrance contre l'occupant sioniste, cet homme aux multiples et brillantes facettes fustigeait pourtant (mais sans grand résultat) les prises d'otages d'Occidentaux, fort fréquentes à Beyrouth tout au long des années 80.

Classé terroriste par Washington, Fadlallah n'avait pas moins échappé lui-même à un meurtrier attentat à la bombe dans la banlieue sud de la capitale. Bien que demeuré jusqu'à la fin de ses jours un fidèle partisan de la république des mollahs, ce brillant théologien, auteur de maints ouvrages, n'hésitait pas néanmoins à s'en démarquer par ses interprétations non conventionnelles des textes sacrés musulmans, notamment en ce qui a trait à la situation de la femme, par son pragmatisme, son esprit d'ouverture, son culte du dialogue, son enthousiasme face aux progrès technologiques qui effrayaient les obscurantistes.

Ce n'est pas pour tant d'indépendance intellectuelle cependant que Mohammad Hussein Fadlallah a cessé un jour d'être le guide du Hezbollah, sans que ce limogeage entame pour autant son immense audience spirituelle. Ce que ne supportait plus, de notoriété publique, ce théoricien d'une ferveur religieuse empreinte néanmoins de tolérance, c'était les interventions croissantes (et pourtant prévisibles) dans les affaires du Hezbollah d'un père fondateur iranien soucieux avant tout de ses propres intérêts et dont les aspirations à l'hégémonie débordaient largement le cadre libanais.

Pour cette digne résistance à l'ingérence, autant que pour ses incontestables qualités, Fadlallah s'était gagné un respect unanime, dans un pays où les chefs de milice ne font jamais l'unanimité. Pour cette même raison, il est sincèrement pleuré de tous les Libanais : ce silencieux mais vaste hommage posthume en disant plus long que tous les deuils officiels, que toutes les scènes d'affliction partisane observées à ses funérailles.

Tout compte fait, c'était la deuxième fois, hier, que l'on réservait au guide écarté un enterrement de première classe.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
En cette partie du monde où sont déclinées avec fureur les versions les plus radicales des grandes religions monothéistes, et où le ciel est trop souvent invoqué dans le règlement des affaires d'ici-bas, il n'est pas toujours aisé pourtant d'assumer avec bonheur, et jusqu'au bout, le double statut de chef politique et de chef religieux.Plus que tout autre sans doute, la hiérarchie chiite libanaise aura fait l'expérience de ce paradoxe. Il y a une trentaine d'années disparaissait ainsi en Libye l'imam Moussa Sadr, dont l'extraordinaire charisme avait tout à la fois révélé au grand jour l'énergie insoupçonnée des masses déshéritées et mis sur rails un dialogue islamo-chrétien en...