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La filière turque

Rien ne sera plus désormais comme avant, déclarait solennellement jeudi Abdallah Gül. Et on peut parier que cet avertissement du président turc n'avait pas trait aux seules relations, longtemps idylliques, entre son pays et Israël. Car c'est toute la région du Proche et du Moyen-Orient qui semble en ce moment osciller sur ses bases, à la recherche d'équilibres nouveaux : l'épisode de l'agression contre la flottille d'aide humanitaire aux Palestiniens n'ayant été en somme que le révélateur d'une profonde crise turco-israélienne remontant à l'expédition de décembre 2008 contre la bande de Gaza.

Peu après le carnage, Ankara se départait avec humeur de son rôle d'intermédiaire dans les négociations indirectes entre l'État juif et la Syrie. Par la suite, les dirigeants turcs en étaient venus à dénoncer les tendances brutales, voire assassines, des dirigeants israéliens, qualifiés de principal obstacle à l'instauration de la paix. Or l'abordage de lundi est venu traduire en haineuse colère de masse ce qui n'était encore qu'une rhétorique politique, pour acerbe qu'elle fût.

À son tour et conformément au vieux principe des vases communicants, l'effervescence de la rue ne pouvait manquer de faire monter le ton officiel. Allant bien plus loin hier que le classique témoignage de sympathie à la cause palestinienne, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan lavait publiquement le Hamas de toute accusation de terrorisme - il a remporté une élection et ses résistants défendent leur terre - accablant une fois de plus, en revanche, un oppresseur israélien qui pratique, lui, un terrorisme d'État.

D'avoir aussi nettement choisi son camp ne fait pas toutefois de la Turquie un nouvel Iran ; elle ne veut pas jeter Israël à la mer, elle n'a pas d'idéologie à exporter et de surcroît, bien des incertitudes (des équivoques ?) sont toujours là. Il ne fait pas de doute ainsi qu'en cultivant les sentiments anti-israéliens des foules, le pouvoir islamiste modéré se ménage un beau triomphe électoral aux législatives turques de l'an prochain ; plus que jamais cependant, il lui faut compter avec une armée foncièrement pro-occidentale et laïque. Dès lors, la Turquie ne semble pas près de remettre en cause son appartenance à l'OTAN, pas plus que de compromettre le label de respectabilité que lui décernent de nombreux pays.

Si elle s'affirme de si spectaculaire manière aujourd'hui, c'est que cette même Turquie se cherche une place et un rôle centraux dans une région marquée par la conjonction de trois graves phénomènes : l'intransigeance et l'expansionnisme d'Israël, la déliquescence du monde arabe et l'activisme effréné d'un Iran bien décidé à combler l'effarant vide qui en résulte. L'objectif d'Ankara est double : obtenir la levée du blocus frappant Gaza, ce qui n'exclurait pas forcément pour autant la mise en place d'un contrôle onusien sur les livraisons d'armements ; et insérer le Hamas dans le processus de paix, à charge pour celui-ci de renoncer à la violence.

Assez paradoxalement et en dépit des grincements de surface, la filière turque pourrait s'avérer finalement intéressante pour une administration Obama excédée par l'intransigeance de Benjamin Netanyahu mais tenue en respect par le lobby juif, sensible désormais aux souffrances de la population de Gaza, mais se refusant à condamner le raid israélien en Méditerranée. En attendant, et à en juger par la considérable victoire politique, médiatique et morale que remportent les assiégés, se trouve confirmée une fois de plus la vieille règle : c'est l'extrémisme qui fait le jeu de l'extrémisme d'en face.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Rien ne sera plus désormais comme avant, déclarait solennellement jeudi Abdallah Gül. Et on peut parier que cet avertissement du président turc n'avait pas trait aux seules relations, longtemps idylliques, entre son pays et Israël. Car c'est toute la région du Proche et du Moyen-Orient qui semble en ce moment osciller sur ses bases, à la recherche d'équilibres nouveaux : l'épisode de l'agression contre la flottille d'aide humanitaire aux Palestiniens n'ayant été en somme que le révélateur d'une profonde crise turco-israélienne remontant à l'expédition de décembre 2008 contre la bande de Gaza.Peu après le carnage, Ankara se départait avec humeur de son rôle d'intermédiaire dans les...