C'est dans un esprit d'ouverture et de conciliation, sans la moindre note de défi et dans la perspective de lendemains qui chantent que dimanche dernier, le rassemblement du 14 Mars appelait tous les Libanais, sans distinction d'appartenance politique ou autre, à s'associer à la commémoration de l'assassinat de Rafic Hariri.
Bénie encore soit la modération, qui porte les amis de la Syrie à découvrir, bien qu'un peu tard, l'envergure proprement nationale du grand disparu, à se dire impatients eux aussi d'honorer comme il se doit sa mémoire, maintenant que ce rituel a cessé d'être injustement accaparé, monopolisé, par le camp opposé.
Tant de bonnes dispositions feront-elles recette et verra-ton, cette année, non plus un mais deux millions de Libanais réunis dans le centre-ville de la Capitale ? D'édulcorer le message n'aura-t-il pas au contraire pour résultat que de plates foules de convenance ? La question ne devrait pas se poser un seul moment pour tous les citoyens et citoyennes qui, pour être spontanément descendus dans la rue, sont en droit de revendiquer, eux et elles, bien davantage que les chefs politiques, la paternité de ce prodige qui porte le beau nom de révolution du Cèdre. Car ce n'est pas pour la gloire de tel ou tel leader que ces citoyens ont manifesté pacifiquement mais pour flétrir les assassins et leurs commanditaires, pour clamer, toutes appartenances confondues, leur foi dans un Liban multiculturel et, surtout, souverain. Et ce n'est pas pour conforter la position de quiconque qu'ils manifesteront à nouveau.
Que tous les ans la liste des martyrs de l'Indépendance se soit implacablement allongée ; que par ailleurs les citoyens aient essuyé déception sur déception, assistant impuissants aux ratés de la performance des politiques, aux brouilles électorales entre alliés, aux défections parfois ; qu'ils n'aient jamais compris les lenteurs de la justice internationale, tout cela ne devrait pas cacher l'essentiel : à savoir qu'une révolution qui a perdu la voix - celle du peuple - est déjà une révolution morte.
Leur voix, les citoyens l'ont largement exprimée lors des dernières élections législatives. Mais c'était seulement pour s'entendre dire, stupéfaits, que des élections remportées, quand bien même haut la main, cela ne veut pas dire grand-chose dans un système soumis à la sacro-sainte règle du consensus, qu'une majorité élue n'en est pas réellement une, que c'est la minorité qui dicte sa loi.
Le 14 février sur la place de la Liberté est tout simplement une nouvelle occasion de se faire entendre, de lancer ce même cri que l'on s'acharne depuis cinq ans à étouffer. C'est une occasion de voter, avec les pieds cette fois. Bien des choses ont changé entre-temps, c'est vrai. Mais vos souliers s'y feront.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


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