C'est un microcosme de Liban, de ce légendaire Liban partout, qu'emportait à son bord le Boeing éthiopien tombé en mer lundi à l'aube, peu après le décollage de Beyrouth : par dizaines, des hommes et des femmes de toutes confessions originaires des diverses régions du pays, répondant au millénaire appel du large et s'en allant quêter sécurité et prospérité dans les lointaines contrées d'Afrique.
Le désastre n'est pas seulement national toutefois. Par une sorte de chassé-croisé, c'est en effet la même course après la subsistance et la vie décente qui avait porté dans notre pays ces travailleurs immigrés d'Éthiopie s'en retournant au pays à bord du Boeing sinistré. Parmi tant d'autres destinées fauchées, infiniment attristant est le cas de Marla Sanchez Pietton, l'épouse de l'ambassadeur de France, quittant par une nuit d'orage le confort de la Résidence des Pins, où elle venait à peine de s'installer, pour partir accomplir une mission d'interprétariat dans un séminaire international.
À l'affliction qui les étreint s'ajoute naturellement, chez les citoyens, un vague sentiment d'inquiétude que résume cette question : la sécurité aérienne est-elle satisfaisante dans ce pays ? Aux experts il reviendra d'en juger, à la lumière des résultats de l'enquête en cours. En attendant, c'est la navrante disparité entre les bonnes volontés et les moyens disponibles qui s'impose irrésistiblement à l'esprit. Pour se rendre à pied d'œuvre, pour s'adresser à l'opinion publique, pour tenter de réconforter sur place les familles des victimes, la république tout entière - chef de l'État, président de l'Assemblée, chef du gouvernement, ministres - a bougé comme un seul homme et même les personnages les plus haut placés ont dû encourir, en direct, et avec le plus grand sang-froid il est vrai, les explosions de colère de ces familles. Car comme si la douleur et l'anxiété de ces familles n'étaient pas encore assez, elles ont dû subir la lenteur, le désordre, l'impardonnable désorganisation des services hospitaliers étatiques lors des prises d'échantillons d'ADN en vue de l'identification des dépouilles mortelles.
De même, la diligence et le dévouement des équipes de secours œuvrant pourtant dans des conditions météorologiques épouvantables ne sauraient être pris en faute. Leur équipement cependant n'était pas à la hauteur de leurs efforts, et on ne peut que se féliciter à ce propos de la célérité avec laquelle les responsables ont fait appel à l'aide des pays amis disposant des appareillages adéquats. Or c'est précisément contre cette indigence des moyens que l'on est en droit de s'insurger. Ce qui se passe hélas depuis des années au Liban, c'est que l'âpreté de la confrontation politique a émoussé, au point de l'occulter, le souci de la vie humaine : celle, apparemment négligeable, du simple citoyen. Il avait fallu une terrifiante vague d'assassinats politiques pour que la police libanaise soit initiée par les enquêteurs internationaux aux rudiments de l'investigation scientifique. Fallait-il vraiment la tragédie de lundi pour voir le Conseil des ministres se décider à plancher sur le devoir de secours ?
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb


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