Naturel et normal certes, est en tout homme politique le souci de survie aux risques et déconvenues du métier. Nulle part ailleurs cependant, cette priorité ne revêt un caractère aussi impérieux et absolu. En aucun cas, et même au prix des plus extravagants sauts de carpe, il ne faut se laisser exclure du jeu, surtout quand il faut aussi, comme c'est souvent le cas au Liban, préserver l'avenir de la dynastie. Du grand chambardement de 2005 et du vertigineux chassé-croisé d'alliances qui a suivi, deux cas sortent du banal ordinaire, dont les vedettes se retrouvaient pas plus tard que lundi à Rabieh pour liquider un vieux et lourd contentieux.
Renversante en effet, c'est bien le cas de le dire, est la mutation qui, de héros de la guerre de libération lancée en 1989 contre l'occupation syrienne, puis de l'irréductible exilé de Paris, puis encore du lobbyiste témoignant devant le Sénat américain en faveur du Syria Accountability Act, a fait du général Michel Aoun l'allié objectif de Damas. Plus riche en rebondissements reste néanmoins le parcours du chef du PSP durant ces vingt dernières années. Contraint de coopérer avec le régime baassiste dont il savait fort bien pourtant qu'il avait fait assassiner son père, Walid Joumblatt, pour se rendre maître de la Montagne au lendemain de l'invasion israélienne de 1982, n'a guère dédaigné le concours (lui aussi objectif) des troupes ennemies, lequel venait s'ajouter à celui, déclaré, des Syriens.
De tous les piliers du 14 Mars, le leader druze se sera révélé par ailleurs l'un des plus virulents envers les dirigeants de Damas, qu'il a accablés de sarcasmes autant que d'accusations. Les maigres prestations de l'administration Bush, la fin de l'isolement de la Syrie décrété par les puissances occidentales, la vulnérabilité militaire de son propre fief, illustrée par le coup de force opéré en mai 2008 par le Hezbollah, la situation d'une communauté druze disséminée entre le Liban, la Syrie et Israël : autant de paramètres qui ont commandé le spectaculaire virage à 180° d'un Joumblatt gagné désormais aux vertus de la résistance islamique et de l'arabité selon al-Baas.
À ces motivations d'ordre géopolitique, la justice commande peut-être d'en ajouter une particulièrement contraignante, et c'est celle de la sécurité personnelle. Plus que toute autre personnalité du camp souverainiste, le leader druze a été, des années durant, la cible de prédilection des assassins. Dès lors, et autant que de survie politique c'est de survie physique, de survie tout court qu'il est en droit de s'alarmer : qui pourrait garantir en effet que l'ère des attentats est à jamais révolue ?
En s'en allant fraterniser, l'un après l'autre, avec les ennemis locaux d'hier, Walid Joumblatt a déjà attaqué l'itinéraire de Damas : la dernière formalité pour ce singulier voyage consistant cruellement, dit la rumeur, en un explicite mea culpa.
Chemin de la rédemption ou descente aux enfers, qui dira la différence ?
Issa GORAIEB
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