Non point que le principe d'une telle reprise de contact ne s'imposait pas à l'évidence. Si tout pays est en mesure de sélectionner ses amis, la géographie ne lui laisse guère en effet le choix de ses voisins. Le Liban est bien placé pour le savoir. Et même deux fois plutôt qu'une, coincé qu'il est en effet entre un ennemi des plus féroces et un frère poussant à l'excès l'esprit de famille, au point d'en devenir carrément envahissant. Mais au bout de cinq années de rupture, et alors que l'isolement international de la Syrie n'est plus qu'un souvenir, le Liban sait fort bien aussi qu'il lui faut s'efforcer d'établir, sur des bases saines cette fois, des relations normales avec un pays dont l'influence (comptez pour cela sur les Libanais eux-mêmes) demeure aussi considérable.
Envisagée sous cet angle, la singulière visite paraît aussi fondée et opportune que courageuse.
Une fois placé de côté le brûlot du Tribunal spécial appelé à statuer sur les crimes contre le Liban, c'est en chef du gouvernement de tout le pays, non en fils et héritier politique du plus prestigieux des martyrs de l'indépendance, ni même en leader de la majorité parlementaire, que tenait à se présenter devant les Syriens Saad Hariri. Mais était-ce réellement le cas ? Oui, si l'on en juge par les égards auxquels il a eu droit et qui sont habituellement réservés aux chefs d'État, ou encore par le vaste éventail des problèmes abordés avec le président Bachar el-Assad. Et non si l'on s'arrête à quelques autres questions, relevant aussi bien du fond que de la forme.
Car c'est une réconciliation tribale empreinte d'un fâcheux paternalisme, bénie par l'Arabie saoudite, ayant pour effet - nécessité oblige - de geler un lourd contentieux de sang, qu'illustrait surtout la chaude accolade entre Hariri et le chef du régime pointé du doigt dans l'assassinat de son père. Pour dissiper un aussi pénible sentiment, le chef du gouvernement aurait été bien inspiré de se faire accompagner à Damas d'une délégation gouvernementale. Mieux encore, d'inscrire cette incontournable visite dans le cadre d'une tournée dans plusieurs capitales arabes pour faire taire ceux qui y ont vu un peu glorieux Canossa. D'avoir tout de même honoré les symboles en s'adressant aux journalistes dans la toute nouvelle ambassade libanaise à Damas ne répare pas trop d'aussi malencontreuses omissions.
Ère nouvelle, retour de la confiance, relance du processus de délimitation de la frontière, réexamen des accords bilatéraux passés en vue de relations privilégiées où les privilèges ne seraient pas l'apanage d'une seule partie : tels sont les acquis dont a fait état Hariri dans sa conférence de presse. Ils ne sont guère négligeables bien sûr, encore qu'il n'est dit mot du dossier des Libanais disparus en Syrie. Jusqu'à nouvel ordre, cependant, ce ne sont là que belles promesses. En échange, c'est une précieuse présomption d'innocence qu'obtient, en termes politiques, une Syrie rompue à l'art d'encaisser d'avance le prix de ses futures, de ses hypothétiques prestations.
Issa GORAIEB
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