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Quand s’affole l’horlogerie

Il y a longtemps déjà que le Liban, miné par ses contradictions internes, happé par le conflit arabo-israélien et ses mille et une ramifications, n'est plus ce qu'il était convenu d'appeler la Suisse de l'Orient. Mais la Suisse elle-même, la Suisse qui a insufflé à ses chronomètres sa passion de la rigueur et de la précision, est-elle encore la Suisse qui, en effet, se départit sans crier gare de sa légendaire prudence, renonce à sa proverbiale sérénité et plonge une main bien téméraire dans le bouillonnant chaudron ?


Que deux citoyens helvétiques sur trois aient voté pour l'interdiction de la construction de minarets sur leur territoire traduit bien davantage, c'est vrai, qu'un grave malaise. Autant que d'aversion ce vote est signe de peur, décrète ainsi le Vatican, tout en s'associant à la consternation des évêques de Suisse : une peur alimentée surtout par les dérives criminelles de l'extrémisme religieux, une peur bien enracinée dans plus d'un pays du Vieux Continent, même quand elle va s'abriter derrière l'exigence de réciprocité (pourquoi cette floraison de mosquées dans les métropoles européennes quand l'érection d'églises reste interdite dans certains pays musulmans, quand les chrétiens sont persécutés en Irak, quand la discrimination civique frappe les coptes d'Égypte ?).


Que les droites européennes la revendiquent ouvertement ou qu'elles s'efforcent de la conjurer à l'aide de flots de bons sentiments, elle est finalement la même partout, cette peur. Des voix s'élèvent déjà en Italie pour réclamer l'ajout d'un crucifix sur les couleurs nationales, sur le modèle de l'épée de la conquête islamique ornant le drapeau d'Arabie. Bernard Kouchner peut crier au scandale, le fait demeure que la France est actuellement en proie à un vif débat sur l'identité nationale, et qu'elle demeure irréductiblement hostile à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Enfin, la récente tuerie de la base de Fort Hood, à laquelle s'est livré, à l'encontre de ses camarades en partance pour l'Irak, un militaire américain de confession musulmane, n'est certes pas pour infléchir la baisse de popularité qu'enregistre depuis quelque temps le président Barack Obama.


C'est dire à quel point l'affaire déborde le cadre des préoccupations soudaines d'une Confédération helvétique faisant traditionnellement office de coffre-fort pour les grosses fortunes internationales, musulmanes notamment : lié par le verdict populaire de dimanche dernier, jouant néanmoins l'apaisement car conscient du désastre commercial et financier qui guette le pays, le gouvernement de Berne ne réussit qu'à faire du sur-place en attendant que passe la tempête. Mais que d'orages en perspective, tant que les extrémismes continuent d'engendrer la peur et que la peur, favorisant les odieux amalgames, suscite à son tour des déchaînements nouveaux !


Pour vitale qu'elle soit, cette obligation de réciproque ouverture n'est guère aisée ; notre bonne vieille Suisse de l'Orient, pour y revenir, n'a d'ailleurs pas fini à ce jour d'en faire le laborieux apprentissage. Dernière en date des expérimentations en la matière est le manifeste du Hezbollah, le second du genre en plus d'un quart de siècle, dont Hassan Nasrallah a donné lecture lundi : document qui ne manque pas de laisser perplexe, puisque le bon y côtoie le moins bon.


Ainsi, le parti de Dieu ne fait plus état de sa prétention, claironnée en 1982, d'instaurer une république islamique au Liban ; il réaffirme en revanche son obédience, qualifiée de simplement idéologique et religieuse, à cette république éminemment islamique qu'est l'Iran. Il confirme son option d'insertion dans la vie politique libanaise, mais en assignant à celle-ci ses propres règles, à savoir un recours permanent au consensus aussi longtemps que n'a pas abouti le processus de déconfessionnalisation du système. En attendant, sont évidemment court-circuités les mécanismes institutionnels réguliers, au bénéfice de cette chimérique instance parallèle qu'est la conférence du dialogue national. Cela sans parler d'un arsenal devenu la principale pomme de discorde des Libanais, et dont on nous avertit d'office qu'il ne souffre pas la moindre discussion.


Politique et religion n'ont jamais fait bon ménage, et c'est la Terre entière qui le redécouvre aujourd'hui. C'est plutôt de bonne foi qu'ont besoin les peuples.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Il y a longtemps déjà que le Liban, miné par ses contradictions internes, happé par le conflit arabo-israélien et ses mille et une ramifications, n'est plus ce qu'il était convenu d'appeler la Suisse de l'Orient. Mais la Suisse elle-même, la Suisse qui a insufflé à ses chronomètres sa passion de la rigueur et de la précision, est-elle encore la Suisse qui, en effet, se départit sans crier gare de sa légendaire prudence, renonce à sa proverbiale sérénité et plonge une main bien téméraire dans le bouillonnant chaudron ?
Que deux citoyens helvétiques sur trois aient voté pour l'interdiction de la construction de minarets sur leur territoire traduit bien davantage, c'est vrai, qu'un grave...