Chef religieux, le patriarche Sfeir est aussi, par la force des choses, de par le poids d'une histoire remontant à saint Louis, de par la structure même du pays et n'en déplaise à ceux qui lui reprochent de s'exprimer hors bréviaire, un chef éminemment politique. Il est loin d'être le seul, d'ailleurs, dans ce pays où se mêlent inextricablement le spirituel et le séculier, et qui, dans cette particularité, trouve tout à la fois sa raison d'être, mais aussi la cause de ses épreuves.
De sa douce voix, le vénérable vieillard vient une fois de plus de tonner, de lancer un pavé de bonne taille dans les eaux stagnantes de la crise ministérielle, ce qui ne pouvait évidemment être du goût de tout le monde. Du grave, de l'important, du sensationnel, certes, dans l'entretien accordé par le patriarche à la revue al-Massira, et néanmoins rien de vraiment nouveau. De ces propos, on aura le plus souvent retenu ce qui a toutes les apparences d'une double première, c'est-à-dire la très explicite mention d'un Hezbollah davantage soucieux des intérêts de l'Iran que de ceux du Liban : banale, bien que triste évidence pour les uns, injustifiable provocation pour les autres.
On se sera arrêté de même au timing retenu pour ces propos. Ceux-ci, en effet, semblent faire écho aux déclarations répétées de responsables américains ou onusiens dénonçant la détention d'armement lourd par le Hezbollah et réclamant la mise en application de la résolution 1701. Ils coïncident de même avec un net regain de tension à la frontière libano-israélienne, où échanges de tirs et autres incidents se multiplient à un rythme alarmant.
Pour largement déterminant cependant que soit le contexte régional, c'est surtout au plan strictement interne, celui du système de gouvernement apte à gérer la macédoine de sensibilités libanaises, que doit être appréhendé le message patriarcal. Car c'est à la source des lois que remonte le chef de l'Église maronite pour rappeler à ceux qui feignent de les avoir oubliés deux principes on ne peut plus élémentaires. Le premier est l'incompatibilité totale, absolue, entre démocratie et monopole des armes que s'arrogerait une quelconque partie à l'exclusion des autres. Car ni la situation actuelle ne peut favoriser la soumission naturelle, volontaire, de tous aux règles constitutionnelles. Ni souhaitable - car le Liban n'est pas l'Afghanistan - est l'alternative qui consisterait en une ruée de toutes les communautés sur l'accès aux armements.
Plus actuelle encore est l'assertion patriarcale selon laquelle - second principe - majorité et opposition ne sauraient faire bon ménage au sein d'un même gouvernement. Voilà bien en effet une recette idéale pour la paralysie du pouvoir exécutif, ou bien alors son implosion, si ce n'est les deux. Recette d'autant moins alléchante que c'est bien à de telles fins, dans la perspective d'un chambardement forcé du système, qu'elle se trouve en ce moment avancée. Pire, imposée.
Issa GORAIEB
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