Sacrément bonne nouvelle, pour de nombreux Libanais, que ces restrictions provisoires à la circulation des deux-roues annoncées par le ministre sortant de l'Intérieur et appelées à entrer en vigueur jeudi.
C'est vrai que pour y venir il aura fallu mort d'homme hélas : en l'occurrence cet infortuné jeune homme lardé de coups de couteaux par une horde de motards se livrant à un raid, la semaine dernière, à Aïn el-Remmaneh. Mais, en revanche, que de morts demeurées anonymes, de morts qui n'ont même pas eu les honneurs d'un entrefilet dans la rubrique des chiens écrasés, et que l'on doit à cette folle sarabande d'engins virevoltants, pétaradants et polluants qui infestent les rues et les routes libanaises.
Priorité à la prévention du banditisme, comme le préconise le ministre ? Bien sûr, afin que cessent une fois pour toutes les razzias de voyous, et aussi l'effarante épidémie de vols à l'arraché où c'est surtout le bras de l'infortunée passante, cramponnée à son sac, qui manque d'être arraché. Il reste que les priorités du banal quotidien ne sont pas moins pressantes que celles qu'impose la lutte contre le crime. Le ministre en est parfaitement conscient certes, qui promet pour bientôt une véritable réorganisation du trafic, mais qui, dans le même temps, reconnaît le dramatique manque d'effectifs dont souffrent les Forces de sécurité intérieure. D'effectifs qualifiés, aurait-il pu ajouter, sans parler du reste.
Car toute la question est là : pour appliquer la loi, il faut, pour commencer... une loi. Une loi que nul ne serait censé ignorer et qui régirait la saine circulation de toutes les catégories de véhicules : y compris ces motos et mobylettes régulièrement (et très éphémèrement) démonisées par les titulaires successifs du portefeuille de l'Intérieur, ce qui ne manque pas de pénaliser injustement toutefois les honnêtes usagers du deux-roues. Or l'actuel code de la route remonte à 1967 ; on peut parier que seuls les sexagénaires et au-dessus en conservent encore quelques notions, et la relève pourrit depuis des années dans les tiroirs de l'Assemblée.
Ce qu'il faut ensuite, c'est un service de la mécanique assurant correctement sa mission, qu'il s'agisse de l'octroi de permis ou de l'enregistrement des véhicules : toutes formalités laissant notoirement la place à la fraude et à la corruption. Et last but not least, il faut des agents qui la connaissent, cette loi, et qui usent de leur autorité, avec toute la courtoisie requise, pour la faire respecter : des agents qui, aux feux rouges par exemple, ne grillent pas une cigarette en contemplant d'un œil torve le vertigineux ballet des motos et mobylettes fonçant dans tous les sens, et de préférence ceux interdits.
C'est dire à quel point la force publique est en réalité désarmée face au chaos, malgré le zèle et les compétences unanimement reconnus du ministre Baroud. Car le délinquant - pathologiquement juvénile, autrement dit retardé -, c'est cet État qui ne se décide pas à devenir un État. Qu'elle soit à deux, à quatre ou à seize roues, quelle charrette étatique pourrait-elle aller de l'avant quand tirent, chacun de son côté, les chevaux de l'attelage ?
Issa GORAIEB
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