Médicastre : ce vieux mot d'origine catalane désigne un mauvais médecin, un charlatan. Plus savoureux encore en est l'équivalent espagnol : matasanos, littéralement tueur de personnes saines. Et c'est exactement ce qui vient à l'esprit, à la lecture de cet éditorial de l'officieux de Damas Techrine, décrétant que le système politique libanais dans sa forme actuelle n'est pas viable. Qu'il est même en état de mort clinique. Et que seule une mesure radicale peut le sauver.
Le savant diagnostic est on ne peut plus clair, le verdict est sans appel. Le comble c'est que pour un peu on y croirait, tant les Syriens sont au fait des problèmes de santé dont est affligé notre système. Et pour cause : ces problèmes, il y a des décennies que la Syrie s'acharne à en créer chez nous, à les porter au point d'ébullition, à instiller sans répit dans le corps du patient libanais, à l'immunité déjà branlante, le venin de la discorde nationale.
Car sans le soutien actif de la Syrie, jamais la guérilla palestinienne n'aurait pu s'implanter au Liban pour finir par s'ériger en État dans l'État, procédé qui devait être réédité bien plus tard avec le Hezbollah. Sans l'effet de balancier d'un soutien syrien accordé tantôt à une faction et tantôt à l'autre, jamais la guerre dite civile ne se serait prolongée durant quinze années. Parlant de crise de système, c'est la Syrie qui, une fois assurée sa mainmise sur le Liban, a sciemment dévoyé les dispositions de l'accord de Taëf qui mit fin à la guerre, empêchant le fonctionnement normal des institutions pour se poser en arbitre suprême des querelles libanaises.
Boutée hors des frontières par le patient libanais (venu à bout de patience, il est vrai) c'est encore et toujours la Syrie qui, par l'entremise de ses alliés locaux, achève de paralyser le peu qui continuait vaille que vaille de fonctionner. Gouvernement éclaté à peine constitué le Tribunal spécial pour le Liban, Parlement mis au chômage, squatterisation sauvage du centre-ville de Beyrouth : à ces outrances fait suite aujourd'hui l'exigence, ressassée tous les jours par les médias syriens, d'une minorité de blocage au sein de l'Exécutif libanais, ou encore le droit de l'opposition à désigner elle-même ses représentants au sein d'un cabinet d'union.
D'aussi flagrantes preuves d'ingérence étaient en réalité superflues, à l'heure où les puissances occidentales font le laborieux apprentissage d'un dialogue constructif avec la Syrie. Mais pour en rester à l'aspect purement médical de la question, on veut bien supposer avec Techrine que le système libanais est cliniquement mort. Merci pour tant de sollicitude, mais que nos compatissants voisins se rassurent. Après tout, les systèmes, tous les systèmes, sont eux aussi voués à la loi de l'évolution, ils se renouvellent, pour le meilleur ou pour le pire. Auquel cas ce ne serait quand même pas la fin du monde, pourvu en effet que demeure l'essentiel : c'est-à-dire un Liban souverain et indépendant. Et plus précisément indépendant de la Syrie, comme le réclame l'écrasante majorité de son peuple, et avec elle la communauté internationale.
S'il est donc quelque chose de mort - mort et enterré - c'est bien le système de tutelle. Que d'aucuns ne se résignent toujours pas à en faire leur deuil n'y changera rien.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
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